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LA MONNAIE GRISE - par Robert Lévesque

2009-10-29

    Un roman, un mot, un film : le romancier était un chauffeur de taxi parisien, le mot émanait de l’argot de Pigalle, le film serait joué par le Gabin encaissant ses 50 berges. Tout ça – cette séquence – se passait en moins de deux ans ; en 1953, préfacé par Pierre Mac Orlan dans la fameuse collection « Série noire » chez Gallimard, Touchez pas au grisbi ! de l’inconnu Albert Simonin sort en librairie, c’est le triomphe populaire, le roman fait sonner les tiroirs-caisses, bref il « rapporte » du pèze… (comme ç’avait été le cas d’Eugène Dabit avec Hôtel du nord publié en 1929, devenu le film de Carné avec Arletty et Jouvet en 1938).
 
    Le mot, ce joli mot de « grisbi », ça tombait bien car il signifiait argent, c’est Simonin qui l’entendait dans ses maraudes nocturnes et qui le lance avec son roman, l’ajoutant au bataillon : oseille, pèze, pognon, thune, flouze, braise, galette, etc.; grisbi, ça viendrait (selon les lexicographes) de « monnaie grise » et, selon la morale de l’histoire de ce polar atypique : qui s’y frotte s’y pique ! Gabin assure donc à l’écran, en 1954, la poursuite du bon coup. C’est un ex-assistant de Renoir, Jacques Becker (1906-1960), qui a pris la commande, mais Becker s’accommode bien des commandes. Avec le roman de Pierre Véry, Goupi Mains Rouges, il a fait un malheur durant la guerre. Becker, c’est l’Occupation qui a été sa rampe de lancement ; Renoir exilé, « banni », il tourna seul ses trois premiers films dans le Paris sous la botte de la kommandantur. Pas « collabo » cependant, mais « débrouillo »…
 
    Tout pourrait être gangsters et pétards dans cette affaire mais non, Simonin (1905-1980) avait du roman noir une conception autre que celle des amerloques juifs d’Hollywood, et Becker aussi ; ceux que jouent Gabin (nommé Max) et René Dary (appelé Riton) sont plutôt des ringards, popote et pinard, on pourrait presque dire des petits-bourgeois du crime et s’ils courent après le grisbi (auquel il ne faudrait pas toucher !) c’est qu’ils aspirent à une retraite confortable, au magot consolateur, à la planque tranquille. S’ils sont des « gangsters », car il y a tout de même un casse (48 lingots d’or à Orly) et trois cadavres (celui de Riton mais pas Max, on ne tuait pas Gabin tout de même ! Lino Ventura, lui, Angelo, l’ennemi de Max et Riton, vrai gangster sans plan de retraite, mourra carbonisé…), ce sont des gangsters de la vieille école, Max et Riton, des buissonniers. Gabin allait y trouver le départ d’une seconde grande carrière.
 
    Ce film en noir et blanc nous plonge dans le Paris de la pègre de l’entre-deux-guerres, les bistrots de Pigalle (sans destin fabuleux de midinette !), les cabarets louches, les cafés enfumés, les passes et les potes, mais, évidemment, il y a des femmes, Jeanne Moreau et Dora Doll assurent, elles sont Josy et Lola, des meufs, des nanas, des moukères, putains respectueuses ou méprisantes, copines un peu trop bavardes comme cette Josy (Moreau avait 25 ans, en réserve de la république de la Nouvelle vague) qui déballe à Angelo le vol de Max et Riton, Angelo, qui va peut-être mourir carbonisé mais qui aura auparavant allumer l’action, la vraie…, qui laissera Max seul, Gabin retournant au plumard, décidé à devenir honnête, mais si désabusé…
 
    Ce Becker de 1954 (son meilleur film avec Casque d’or et Le trou) passe sur TFO le jeudi 29 octobre à 21 heures et le samedi 30 à minuit et demi.
 
Robert Lévesque

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