Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

ODE À DOMINIQUE

2009-11-05

    Chaque année, c’est un peu la même chose. Comment parler de Cinémania, un festival dont l’ambition est de présenter des films français sous-titrés en anglais mais qui, depuis quelques années, semble aussi vouloir se distinguer par une ligne éditoriale plus pointue, plus réfléchie? Comment évoquer ce mélange étrange et déconcertant entre grosses comédies franchouillardes sans réel intérêt et coups de projecteur tout à fait bienvenus sur des films plus stimulants, plus uniques? Comment séparer le bon grain de l’ivraie? Comment pouvoir mettre le doigt sur l’identité de ce festival aux bornes de plus en plus floues. Cinémania fête ses 15 ans du 5 au 15 novembre et on a toujours pas trouvé de réponse.

    Comme habituellement, on ne peut alors que piocher, parfois au hasard, parfois non (pas besoin de guide pour la leçon de cinéma que donnera Costa-Gavras le samedi 14, 15h30 ou pour l’entendre présenter son inoubliable Z, à 13h), dans cet amalgame improbable, espérant tomber sur la pépite, espérant le bouleversement. Et cette année, aucun doute à avoir, le choc est là, à découvrir au milieu d’autres jolis portraits de femmes (tels Française, de Souad El Bouhati, réflexion nuancée et gracieuse sur l’identité et l’appartenance ou Stella, de Sylvie Verheyde, magnifique et sensible plongée dans l’enfance et les années 70). L’autre. Adapté de L’occupation, un court roman d’Annie Ernaux par Patrick Mario Bernard et Pierre Tridivic. En 2002, ils avaient déjà signé Dancing, un home movie glauque et intense où leurs propres corps habitaient un dancing, théâtre d’une folie ordinaire annoncée. Des hommes, les cinéastes tournent cette fois leur regard vers les femmes. Vers la femme, plutôt. Cette femme discrète, secrète, à la beauté intemporelle et singulière que son complice Piccoli décrivait ainsi : « Dreyer aurait hésité entre Renée Falconetti et elle. Fellini n’aurait pas hésité. Buñuel eût été passionné. Jouvet, amoureux. »

    Dominique Blanc. Immense Dominique Blanc. Tragédienne de génie, plus vraiment à la mode dans le cinéma français. Des apparitions ci et là. Des grands rôles dans de petits films jamais venus jusqu’à nous (en 2001, elle gagnait ainsi le césar de la meilleure actrice pour Stand-by de Roch Stephanik). Des présences fulgurantes dans un cinéma ni vendeur, ni rentable (en junkie, dans la trilogie de Lucas Belvaux en 2003, elle était inoubliable). C’est que Dominique Blanc n’a pas peur de l’ombre. Pas peur des films qui rapportent autre chose que de l’argent. Pas peur du danger, des salles obscures intimes, des films fragiles qu’elle peut porter sur ses épaules de géante.

    Pourtant, le cinéma a bien failli la perdre, la Blanc. Godard, évidemment, l’avait traumatisée. Après Passion, en 1982, elle l’avait juré : finie la pellicule, seules les planches m’intéressent. Il faut dire que Chéreau l’y attendait. Ensemble, l’année d’avant, ils avaient ébloui dans Peer Gynt d’Ibsen (en 2003, il la sublimera encore une fois dans Phèdre). En 86, elle cède pourtant aux sirènes de Régis Wargnier. Alcoolique dans La femme de ma vie, elle empochera le césar du meilleur espoir féminin. De beaux seconds rôles ensuite chez Sautet (Quelques jours avec moi), Chabrol (Une affaire de femmes), et un autre César, en 91, pour Milou en Mai, un troisième pour Indochine en 93, et un autre encore en 1998 pour Ceux qui m’aiment prendront le train.

    Des films forts, toujours, pas de concessions à un système qui aurait pu la dévorer. Juste des choix qu’on devine motivés par de vrais désirs de cinéma, de belles envies nobles et pures. Dominique Blanc n’a peut-être pas connu le succès international d’une Isabelle Huppert, sa feuille de route n’en reste pas moins admirable. D’autant que vient aujourd’hui s’y ajouter cet Autre. Elle y est Anne-Marie, blonde assistante sociale de 47 ans, quittée par son amant plus jeune qu’elle pour une autre femme. Elle y est la jalousie incarnée, la folie personnifiée, reflet tanguant d’un monde toujours plus anxiogène, toujours plus isolant. Elle y est grandiose. À la clé, il y eut pour elle une récompense de la meilleure actrice au festival de Venise en 2008. Comment faire autrement? Jamais ses lèvres fines, son regard fiévreux, son profil sans âge n’auront exprimé autant qu’à travers ce personnage, en pleine descente aux enfers psychologique, paumée dans un tumulte émotionnel dont elle ne peut ressortir indemne. Jamais elle n’aurait été filmée si justement, entre le naturalisme d’un Cassavetes, l’hypnose d’une Claire Denis et l’angoisse d’un film d’horreur. Jamais son mystère n’aura été si captivant. Jamais sa présence n’aura évoqué si puissamment le fantôme de Bette Davis.

    L’autre sera présenté au cinéma Impérial les mardi 10 novembre, 12h45 et mercredi 11 à 21h15 au cinéma Impérial et il ne faut pas le rater.

Bon cinéma

Helen Faradji

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