Format maximum

Plateau-télé

LE TARTUFFE DE CHAPLIN ? - par Robert Lévesque

2009-11-19

    Deux ans après le truc ou le troc des six bobines du Kid montées en secret dans un hôtel de Salt Lake City, Chaplin réalisa en 1923 The Pilgrim (Le Pèlerin). The Kid (Le Gosse) avait été un assez grand succès populaire qu'il avait cassé les ardeurs des patrons de la First National ne voulant jusqu'alors de Chaplin que du court, une ou deux bobines tout au plus. Pourquoi ? Pour multiplier l'offre, rafraîchir les entrées à la semaine, faire du cinéma une machine à saucissons tranchés !
 
    Avec ses quatre bobines, et ses 39 minutes bien comptées, ce Pilgrim qui mettait en scène un Charlot en faux pasteur allait mettre fin à l'association de Chaplin avec la First et voir enfin aboutir cette année-là la fondation des « Artistes Associés » qui le mènerait, lui et ses collègues Mary Pickford et Douglas Fairbanks, en toute liberté, sur la route des vrais longs métrages et des chefs-d'œuvre inoubliables. Et cela, sans le soutien habituel ou obligé de Wall Street auquel Chaplin s'opposait tant (il est bon de lire les pages 295 à 297 de Histoire de ma vie, dans l'édition française parue chez Robert Laffont).
 
    The Pilgrim est donc le dernier « court allongé » (à la force des poignets) de Chaplin dans lequel Charlot apparaît. Ce film a déjà quelque chose de la pureté classique de ceux qui suivront, de Cirque en Dictateur en Feux de la rampe… Il contient une des grandes pantomimes (à l'instar de celle de la danse des petits pains dans The Gold Rush) de cet artiste anglais né au music-hall des bas-fonds quand Charlot, en guise de sermon, mime pour une audience d'ouailles hébétées l'histoire édifiante de David et Goliath…
 
    Affiche de recherche et promesse de reward à l'appui, on voit bien dès la première image que Charlot est un forçat qui s'est évadé, il a enlevé son costard de bagnard et enfilé une soutane, un bréviaire et la calotte catholique qui va avec, mais on ne sait comment il s'est procuré tout ça (Un meurtre ? On n'y pense même pas ! Charlot tueur est inconcevable !). Il arrive à une gare. Un couple d'amoureux qui le reluque veut soudain qu'il les marie. Petite panique. Il court, tourne et retourne, il virevolte, pendant qu'un mari furieux arrive pour reprendre sa femme à l'amant. Ouf, il faut que « le pèlerin » parte. Devant le tableau des destinations, il va, dos tourné, mettre un doigt sur un nom de ville au hasard. C'est Sing Sing. Pas folle la guêpe, il rejoue, tombe sur un bled quelconque vers le Mexique… Au moment de monter, vieux réflexe, il se glisse sous le wagon comme s'il allait (tel Jack London) « brûler le dur ». Un agent lui fait signe de monter dans le train, comme tout le monde…
 
    Dans cette bourgade texane choisie au hasard, des bigotes et autres calotins, des dévots gras et gros attendent l'arrivée d'un nouveau curaillon. La table est mise pour Charlot et pour le public. Scènes : Charlot pique un flask de whisky qui dépasse de la poche arrière du bedeau ; dans l'église, il regarde le chœur et réalise apeuré que, comme un jury, ils sont 12 ! ; à la quête il soupèse les tirelires et fait les gros yeux à ceux qui ont peu donné ; après son sermon en forme de pantomime, il revient saluer comme au vaudeville (on pense au Dernier des métiers de Boris Vian !) ; etc. Puis, ite missa est, on le loge chez une dame et sa jolie fille, les Brown. Je ne vous dis pas le reste, sinon qu'un ex-co-bagnard qui l'a reconnu à la gare, arrivera chez les Brown et que l'on va s'amuser ferme…
 
    Spécialistes du cinéma muet avant de devenir d'ardents collabos des Allemands en 1940, Maurice Bardèche et Robert Brasillach, dans leur ouvrage paru en 1936, faisaient de ce film de Chaplin un « Tartuffe » qui aurait choqué l'Amérique, « une affaire, écrivaient-ils, qui a failli arrêter son essor ». Espéraient-ils en secret l'« arrêt » de celui qui allait quatre ans plus tard, en pleine guerre, réaliser The Great Dictator ? Jean Tulard, bon vieux chnoque à nous autres contemporains et multipliant les erreurs de faits, reconduit dans son Guide des films publié chez Bouquins en 1990 cette idée d'un « Tartuffe » de Chaplin. C'est mal lire ce film.
 
    Le faux « pèlerin » de Chaplin n'est pas le faux dévot de Molière, il en est même le contraire. Son honnêteté (appelez ça aussi de la naïveté, de l'ingénuité) le mènera à rendre à la famille Brown l'argent de l'hypothèque que l'ex-co-bagnard, celui qui l'avait reconnu à la gare, avait volé la nuit dans le buffet de la salle à manger des Brown… Le policier venu l'arrêter s'en rend compte et au lieu de l'emmener en taule, il le pousse à fuir au Mexique…, il le pose à la frontière en lui disant métaphoriquement d'aller y cueillir des fleurs…, et là encore des scènes purement chaplinesque surgissent, exultent,  lorsque, ne comprenant pas que ce flic lui indique le chemin de la liberté, il revient lui offrir un bouquet et qu'il reçoit un coup de pied au cul qui le renvoie presto du côté mexicain… En désespoir de cause, Charlot disparaîtra, vu de dos, allant vers le fond du paysage, de l'image, marchant droit sur la ligne qui divise les deux pays…, alors que se referme l'œil noir de la caméra…
 
    Sur TFO le 26 novembre à 21 heures, tout de suite après City Lights (Les lumières de la ville) qui a moins besoin de présentation…
 

 Robert Lévesque

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.