Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

L’HOMME DE L’OMBRE

2009-11-19

    Nouvelle décennie, nouvelle formule : le 7 mars 2010 auront lieu, sous l’espérée hilarante houlette de Steve Martin et Alec Baldwin, les oscars revampés, une cérémonie raccourcie, mais au cours de laquelle on verra la liste des nominés au prix du meilleur film allongée à 10 prétendants. Cherchez l’erreur. En attendant de nous faire franchement ricaner l’année prochaine (qui fera partie des heureux élus? 2012? Angels and Demons? Precious?), les oscars ont débuté les hostilités la fin de semaine dernière en remettant, lors d’une soirée privée dont les meilleurs moments seront intégrés à la cérémonie officielle, ses prix hommages aux plus beaux yeux du cinéma américain, Lauren Bacall, au directeur photo du Godfather ou des meilleurs films de Woody Allen, Gordon Willis et au réalisateur-distributeur-producteur (de 385 films, selon sa fiche Imdb!)-acteur-scénariste-cascadeur-preneur de son, bref homme à tout faire des 60 dernières années, Roger Corman, 83 ans aujourd’hui.

    Si la soirée s’est bien passée, peut-être même mieux que si elle avait été télédiffusée (selon le New York Times qui y avait envoyé une taupe), elle donnait aussi l’occasion de vérifier encore une fois, malgré tous les reproches qu’on peut lui faire, l’incroyable richesse de la cinématographie américaine, sa délectable franchise aussi. Car entre vous, nous, et l’œilleton de la caméra, quel pays peut se vanter d’avoir su reconnaître parmi ses légendes vivantes, un pape du Z, un roi de la série B, un magnat de la débrouille animé par ce seul et admirable souci de créer à tout prix, un inventeur d’improbables créatures et de récits tout aussi loufoques où rien n’était impossible (une île terrorisée par une attaque de crabes géants ? Revoyez Attack of the Crab Monsters de 1957. Peter Fonda en méchant Hell’s Angels ? Dans The Wild Angels, 1966. Des brigands perdus sur une île tropicale aux habitants délurés ? Naked Paradise, 1957... la liste est longue). Quel pays a su légitimer un cinéma d’exploitation aussi populaire, passant d’un genre mésestimé à un autre, sans inventer ces catégories barbares du billet d’or ou d’autres césars du box-office ? Quelle contrée a su célébrer son cinéma en grand en mettant côte à côte et sans fausse hypocrisie les représentants des budgets les plus colossaux de l’histoire et ceux des plus riquiquis ?

    Roger Corman entre donc l’histoire. Petit flashback. Nous sommes en 1948 lorsque Corman, un ancien étudiant en ingénierie devient préposé au courrier à la 20th Century Fox. Petit à petit, à l’ancienne, il gravit les échelons pour devenir analyste de scénario puis producteur et réalisateur, caractérisant notamment sa production par ses tournages plus rapides que leurs ombres (pour la légende, son célèbre Little Shop of Horrors a ainsi été tournée en deux jours et une nuit). L’homme est radin, tout le monde le dit : il réalise vite, pour pas cher, une montagne de films destinés à la belle jeunesse dévergondée. Mais dans ses coffres, il amasse tout aussi rapidement une belle montagne de billets verts et peut ainsi se démarquer en distribuant (c’est grâce à sa compagnie New World que l’Amarcord de Fellini ou le Cris et Chuchotements de Bergman purent trouver leur visa vers les Etats-Unis) et produisant du cinéma indépendant avec tous les bouts de ficelle qui pouvaient bien traîner. L’ambiance des années 60, entre décrépitude et réinvention, lui était propice. Dans le prochain numéro de 24 Images, à paraître le 4 décembre, Jacques Drouin, interrogé par Marco de Blois et Marcel Jean, se souvient d’ailleurs de ses années d’étudiant à l’UCLA autour 1968 : « J’avais été surpris de constater que Hollywood était pratiquement en ruines. Littéralement. Des bâtiments délabrés. J’avais même fait un documentaire sur la vente aux enchères des costumes et des décors de la MGM. Les grosses productions ne marchaient pas et c’étaient les films plus marginaux qui rapportaient. Roger Corman courtisait des étudiants pour qu’ils fassent un film avec des motards… Quiconque voulait plonger, avec le petit bagage qu’il était allé chercher à l’université, pouvait le faire… »

    Plus que dans ses films, là était d’ailleurs le véritable talent de Corman : une capacité à repérer puis à aider à tourner coûte que coûte de jeunes réalisateurs ou acteurs sur lesquels personne n’aurait à l’époque parié un kopek, mais dont Corman avait pressenti tout le potentiel. Parmi eux, Francis Ford Coppola, Ron Howard, Robert de Niro, Jack Nicholson, William Shatner, Martin Scorsese, John Sayles, Joe Dante, Jonathan Demme, Dennis Hopper, James Cameron, Sylvester Satllone ou Peter Bogdanovich…Comment dit-on déjà ? Visionnaire, non ?

    Tous ces grands n’ont d’ailleurs pas hésité lorsque le temps de la bise fut venue. Interrogé par Entertainment Weekly, chacun y est en effet allé de son commentaire élogieux, ne ratant ni l’occasion de décrire comment Corman avait profité de leur statut d’artistes débutants pour les payer une misère, ni
combien il avait été essentiel au développement de tout un pan de la cinématographie américaine.

    Alors oui, on pourra bien pester contre les oscars, leur frilosité, leur manque de vision ou leur gala boursouflé. Mais il faudra aussi, d’un même geste, reconnaître la réelle intelligence d’une industrie capable de faire s’asseoir à la table des grands, sans honte ni complexe, mais bien avec toute la reconnaissance qui lui est due, quelqu’un comme Roger Corman.

Bon cinéma

Helen Faradji

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.