Format maximum

Plateau-télé

MISSION IMPASSIBLE - par Robert Lévesque

2009-11-26

     Joseph Frank, dit Buster Keaton mais d’abord connu du populo des cinématographes sous les noms de ses personnages de séries comiques des années 1917 à 1922 tel « Frigo », qui lui allait à merveille, et « Malec » (genre Frigo à l’Electric-Hôtel et Malec chez les Indiens), eut d’abord à combattre la solide popularité de Chaplin. Mais, parmi « les rivaux de Charlot », Keaton se démarqua vite, d’abord par son talent qui allait confiner au génie avec ses longs métrages comme Le mécano de la générale en 1926, mais aussi par cette décision, ce geste unique qui fonda son personnage, assura sa carrière, et qui consistait en un contrat bel et bien signé, paraphé, par lequel il s’engageait à ne jamais sourire, ni dans ses films ni en public !
 
     Prémonition, parenté d’esprit, on ne ferait pas mieux pour vouloir entrer dans le théâtre de Samuel Beckett ! Celui-ci d’ailleurs, qui partageait avec Chaplin et Keaton une haute idée du music-hall et du cabaret, fut déçu lorsque l’acteur américain (né au Kansas en 1895 de parents acrobates, ses premiers pas en scène à 3 ans !) refusa de prendre le rôle de Lucky dans une production d’En attendant Godot, avouant qu’il ne comprenait rien au personnage... Il y eut, en 1954, un autre projet américain, piloté par le producteur Leo Kerz mais non abouti : on pensa mettre en scène à Broadway un Godot avec (on rêve !) Buster Keaton en Vladimir et Marlon Brando en Estragon !!!
 
    Pour enfin attraper son Keaton, Samuel Beckett traversa l’Atlantique (pour la première fois, en 1964) pour le tournage de son scénario de film, titré Film, avec le vieil acteur qui avait alors 70 ans et allait bientôt mourir. Amateurs de l’Impassible Buster et du Grand Silencieux Sam, il vous faut absolument lire dans la biographie jusqu’à maintenant définitive de l’écrivain signée par James Knowlson (Solin-Actes Sud, page 662) le récit de la rencontre des deux hommes dans un hôtel de New York, récit fait par le témoin direct qui les présenta, le metteur en scène de théâtre Alan Schneider. Je résume : Keaton boit une bière en regardant un match de baseball à la télé avec sa femme. Beckett arrive. Salutations tièdes et très maladroites. Brefs propos généraux. Puis bientôt le silence. Keaton continua de regarder le match, et il n’offrit pas de bières à Beckett…
 
    En 1923, quand Chaplin tournait The Pilgrim (voir ma précédente chronique), Buster Keaton s’essayait au long métrage («His First Six Reel Comedy Feature») avec The Three Ages (Les trois âges, sur TFO le 3 décembre à 21 heures). Il en était le co-auteur avec Eddie Cline. C’était une folle parodie du fameux, de l’ambitieux (et désastreux sur le plan financier) Intolerance de Griffith sorti sept ans plus tôt. Keaton y jouait sans sourire l’amoureux naïf, éconduit, malchanceux, battu, mais finalement vainqueur, dans trois époques de l’humanité, l’âge de pierre, l’époque romaine et l’Amérique de 1920. Les gags se multipliant du menhir au smoking en passant par la course de char… (que Keaton fait avec un équipage de chiens).
 
    Morale annoncée en début de bobine : la seule chose qui n’a pas changé c’est l’amour, the unchanging axis sur lequel le monde tourne. Qu’il soit à dos de dinosaure croisant un rival sur éléphant, ou qu’il soit en jupette de centurion regardant l’heure à son cadran solaire au bras, ou qu’il porte canotier au volant d’une Ford T qui se déglingue, le personnage impassible passe par tous les malheurs et finit toujours, par ruse, à gagner le cœur de la belle (jouée par l’actrice Margaret Leahy en fourrure, en toge, en tailleur), à la ravir au rival (le bien en ventre Wallace Beery). Avec un bon œil, vous verrez que, aux trois époques, l’homme de main du rival est joué par Oliver Hardy (sans son Stan Laurel).
 
    C’est « pissant » pour être poli, c’est tordant pour se remettre au sec ; c’est l’impavide, l’imperturbable Buster Keaton ! Pour un Mel Brooks, ce film-là dut être sa Bible… Pour nous, c’est le petit catéchisme du savoir rire. À la fin de l’âge de pierre comme à celle de l’époque romaine, on voit Keaton sortir faire une promenade avec sa femme et leur flopée d’enfants ; à la fin de l’ère moderne (Age of Speed, Need and Greed), il sort avec sa femme… et son chien.
 
Robert Lévesque
 

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