Format maximum

Blogues

LE VIOL D'UN VIEIL HOMME DOUX - par Robert Lévesque

2009-12-02

    Que serait-il arrivé à Gilles Carle si Chloé Sainte-Marie n'avait pas été là, si elle n'avait pas tant sacrifié de sa vie pour s'occuper de lui jusqu'au bout, pour être avec lui ? C'est la question humaine qu'on peut se poser après sa mort... On l'aurait parqué dans une résidence pour vieillards abandonnés ? On l'aurait oublié ? Il aurait sombré dans l'abîme de l'abandon ? Des « proposés » l'auraient laissé une heure aux toilettes ? L'auraient engueulé pour des niaiseries ? L'auraient fait manger sa moulée sans le regarder ?
 
    Heureusement, la muse Chloé était là qui lui demeura fidèle jusqu'au bout, jusqu'à la sortie de piste, lui tenant les mains avec amour, de cet amour qui transpire des doigts et qui, en silence, fait la différence au moment de mourir, la tendresse soignant la détresse.
 
    La question politique, elle, m'amène cependant à me demander pourquoi le gouvernement du Québec, si lent à réagir aux appels de Chloé Sainte-Marie pour un soutien aux « aidants naturels », fermant les yeux sur la situation des personnes âgées placées dans les mouroirs, décida sur-le-champ, aussitôt la nouvelle de la mort de Carle connue, d'organiser des « funérailles nationales » ? La ministre de la culture, en manque de tact, affirme que c'est Chloé Sainte-Marie qui aurait demandé au gouvernement la tenue de ces « funérailles nationales » !
 
    Libéraux comme péquistes, les gouvernements québécois aiment bien célébrer les « grands hommes » quand ils sont enfin allongés à jamais, macchabées nationaux, cadavres exquis, morts livrés aux sépultures spectacles, gueules maquillées, leur liberté embaumée. Ils ont fait le coup à Riopelle quand il a cassé sa pipe. C'étaient les péquistes alors, brandissant le goupillon sur la tronche du signataire du Refus global, posant d'autorité la tuque sur sa belle tête d'ennemi de toutes les tartufferies, les religieuses comme les politiques.
 
    Faut-il préciser que ni Riopelle ni Carle ne furent de « grands hommes » mais des hommes, tout simplement ; des funérailles nationales, c'est pour les grands libérateurs. René Lévesque aurait réalisé l'indépendance du Québec et serait mort ensuite ? Funérailles nationales ! Je comprendrais, à la limite, qu'un gouvernement sûr de lui organise des « funérailles nationales » pour ses artistes officiels, des glorificateurs de régime, des peintres de sacre, mais pas pour des artistes libres, des dénonciateurs de la bêtise, des casseurs de conservatisme, des iconoclastes et des ironistes pervers comme le cher Carle ! Ça, pour ce qui nous tient de pouvoir, ça s'appelle de la récupération, du dédouanement facile, de la fausse magnanimité ! Le premier ministre se faisant une belle jambe devant les guibolles exsangues de Carle ! Dégueulasse ! Sa présence équivaudra au viol d'un vieil homme doux. Jean Charest (lui et ce qu'il représente de pleutrerie) n'a pas le droit moral d'aller à l'enterrement de Gilles Carle !
 
    Que Chloé Sainte-Marie soit d'accord avec ce cérémonial national mené par les carriéristes du moment d'un pouvoir politique insignifiant (qu'elle n'imagine peut-être pas si hypocrite, si intéressé), et qu'elle l'ait demandé elle-même si l'on en croit la ministre mal élevée, ne prouve que la chère âme n'a pas suffisamment de rigueur intellectuelle, ni de chien dans le coeur. Je me contenterai de lui rappeler le choix hautement significatif, fortement politique et sans doute difficile à tenir, que fit Madeleine Arbour, signataire du Refus global, refusant de se rendre à l'église et de participer à la mascarade de la nationalisation du cadavre de son ami Riopelle. Je respecte évidemment l'attitude de celle qui s'est occupé de Carle jusqu'au bout, mais je tiens à lui dire mon désaccord ; je sais qu'elle désire que l'événement devienne, comme elle l'a dit, « une fête populaire », mais dans les fêtes populaires il y a le peuple, pas ceux qui si misérablement et si bêtement le gouvernent pour le mener nulle part !

    Les « fêtes populaires » que représentaient les films de Carle sont des réquisitoires vitrioleurs contre les pouvoirs établis – tout le machin «national» –, que ce soient les pouvoirs mâles, pédagogiques, officiels, politiques, financiers. Du Viol à la Vraie nature, de la petite Julie à la robuste Bernadette, Carle a constamment attaqué – avec l'humour que développera au théâtre le génial Robert Gravel, fils de Carle – les bases des « institutions provinciales», les vices des politiques « nationales », sociales, économiques, agricoles, dans la belle « quétaine » province des frères Pilon (son duo amiral, Daniel le bellâtre, Donald le bonasse), ces garçons choisis par lui à l'œil et à l'oreille parce qu'ils n'étaient pas des acteurs (Bresson, dans un autre registre, le faisait aussi) et donc parce qu'ils n'en étaient que de plus authentiques personnages dans l'œil de la caméra de celui qui – par ailleurs co-fondateur des éditions de l'Hexagone avec Miron – était un peintre faussement naïf et un poète vraiment réel, les pieds dans les bouses de vaches et les yeux levés vers les cœurs brisés…
 
    Le regretté Jean-Louis Bory l'avait bien saisi en 1969 devant Le viol d'une jeune fille douce, lui qui décrivit dans le Nouvel Obs la «façon» Carle – « avec une insolence faussement détachée, une méchanceté goguenarde, un humour au vitriol qui réjouissent fort ». Il ajoutait : « Cette ironie sainte-nitouche, comme si Carle racontait une histoire pour rire, à ne surtout pas prendre au sérieux, rend un son original. Et Carle pulvérise, histoire de rire, les tabous de la famille, du mariage, de la maternité, de la religion (toutes les religions), et de l'honneur confondu avec l'intégrité vaginale à quoi les populations primitives catholiques, entre autres, accordent un prix anachronique ».
 
    Samedi, le gouvernement « national » de notre province enterre le méchant, le guoguenard. Et à l'église câlisse de crisse de tabarnak de saint-ciboire de viarge !
 
Robert Lévesque

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.