Format maximum

Plateau-télé

LA GÂCHETTE SUSCEPTIBLE - par Robert Lévesque

2009-12-02

    Ce n'est qu'à son quatrième film, tourné en 1955, que Jean-Pierre (né Grumbach) Melville (1917-1973) devint le cinéaste français qui sut mettre à sa main le style du film policier et en devenir le maître dans l'Hexagone, ayant assimilé les leçons des grands américains du film noir mais sans rien perdre de sa culture et de son caractère français, pour ne pas dire parisiens, pour ne pas dire montmartrois, pour ne pas dire « pigalliens » dans le cas de ce fascinant Bob le flambeur qui inaugura son remarquable « cycle policier » et que  l'on verra sur TFO le 7 décembre à 21 heures.
 
    Il avait d'abord pédalé dans la choucroute avec deux adaptations, bonnes mais banales, des romans de Vercors (Le silence de la mer en 1948 tout juste après la guerre, n'atteignant pas au charme diffus de ce roman fort sur l'Occupation) et de Cocteau (Les enfants terribles en 1950). Cocteau et Melville, d'ailleurs, ça n'allait pas ensemble. L'un et l'autre allaient aisément s'épanouir dans leurs territoires, leurs penchants, le mystère poétique pour Cocteau, le casse méthodique pour Melville.
 
    Mais ce premier casse qu'il met en scène dans Bob le flambeur, s'il donne un film absolument formidable, l'opération criminelle, elle, menée par un ancien joueur (célèbre dans le milieu des bars de Pigalle, des brasseries de Montmartre, tout ça autour du Sacré-cœur qu'on ne perd pas de vue), ne réussira pas, elle échouera de magnifique manière. Car ce « monsieur Bob », « une belle gueule de voyou », un type respecté (il lit L'Aurore), rangé des voitures, qui fait copain avec un commissaire dont il a jadis sauvé la vie, il va vouloir  – par l'odeur alléché, vieux nez  –  remettre ça pour un coup (800 briques dans le coffre du casino de Deauville).
 
    Le coffre avec ses 800 millions est déjà toute une affaire : c'est un Fichet 1923 avec quatre serrures autonomes et il est fixé sur un ascenseur hydraulique qui peut l'enfoncer dans un abri de béton armé. Ils auront six minutes pour opérer, réussir et filer. C'est le romancier Auguste Le Breton qui a donné un coup de main à Melville pour les dialogues. Exemples glanés : l'expert en gâches et pênes (qui a la gueule de Joyce) : «Les serrures c'est comme les jolies femmes, pour bien les connaître faut les pratiquer ». Bob à une gonzesse qui quitte son hôtel parce que la patronne tenait à être payée : « Les gens à qui on doit du pognon ont toujours des principes ridicules ». Sur le coup à monter : « Y'a rien de joli dans tout ça sauf le coffre »…
 
    Un milieu grouille. En noir et blanc. En ciels mouillés. En pavés luisants. En zincs déserts. En arrière-salles de jeu silencieuses et enfumées. En clopes à bouches-que-veux-tu. Il y a beaucoup de filles. La caméra de Melville (tenue par Henri Decae) reluque les jambes, apprécie les formes, attrape un sein. Les truands tombent parfois bêtement amoureux, comme Paulo avec l'allumeuse Anne, ce qui tournera mal car «Paulo a la gâchette susceptible »... Etc. Melville campe parfaitement son monde, il répartit à merveille son dramatis personae autour de Bob dit le flambeur, dont le vrai nom est Robert Montagné (c'est dit deux fois), Bob au passé légendaire de joueur et de truand mais « qui a passé l'âge de tenir le coup s'il se fait arrêter ». Ce qui arrivera, mais tout est dans le comment, le pourquoi… Vous verrez.
 
    Post-scriptum : les télés s'y mettent pour saluer Carle. Sur ARTV le 3 décembre à 19h30 le documentaire Moi j'me fais mon cinéma et lundi le 7 en soirée La vie heureuse de Léopold Z et le documentaire de Binamé Gilles Carle ou l'indomptable imaginaire. Sur Télé Québec, Les mâles le 4 décembre à 23h30, le 5 à 22h30 La vraie nature de Bernadette et le 6 à 21 heures Les Plouffe. Bons Carle !
 
Robert Lévesque

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.