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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

ADIEU L'ARTISTE

2009-12-02

    Depuis une quinzaine d'années, l'odieuse maladie l'avait réduit au silence. Elle aura finalement eu raison de lui, dans la nuit du vendredi 27 au samedi 28 novembre à l'âge de 80 ans. Mais les images des Plouffe, de Red, de Léopold Z, de Bernadette et de tant d'autres continueront à hanter nos imaginaires. Alors que l'on s'apprête à célébrer ses funérailles lors d'une cérémonie nationale à la Basilique Notre-Dame ce samedi 5 décembre, plusieurs cinéastes de la « jeune » génération ont accepté de nous parler du legs de cet artiste sans nulle autre pareil.

Yves-Christian Fournier (Tout est Parfait)
Quand j'ai découvert La vraie nature de Bernadette, j'ai réalisé deux choses:  ne jamais juger un Homme sur un premier coup d'oeil et ne pas me sentir limité d'être québécois. J'ai compris  la force d'un cinéma international basé sur la fierté de ses racines nationales. J'ai un peu cessé d'être ignare, con et complexé cette journée-là.
Et je souhaite dire que notre manière de traiter nos aînés, les héros comme les anonymes, n'a pas de quoi nous rendre fiers collectivement. Alors, j'aurais aimé lui poser la question: À quoi ça sert de  tant donner?


Stéphane Lafleur (Continental, un film sans fusil)
C'est certainement l'originalité et la fantaisie des films de Gilles Carle que je retiens. Cette idée que tout est possible au cinéma. Il y a une grande poésie dans ses personnages, ses dialogues, ses histoires et sa façon de filmer le Québec. Quelque chose de complètement libre qui ne semble pas cloisonné dans une mode ou un courant. La vie heureuse de Léopold Z fait définitivement partie de ma liste de «classiques», pour son inventivité et son apparente nonchalance. En nous donnant souvent l'impression de ne pas se prendre au sérieux, le cinéma de Gilles Carle nous incite, en quelque sorte, à faire de même et à profiter de la vie.

Denis Côté (Les états nordiques, Nos vies privées, Elle veut le chaos, Carcasses)
Je ne sais plus qui a dit la chose suivante mais quand on osait mettre des images sur la sale maladie de Gilles Carle; quand on le voyait furtivement passer à la télévision, je me souvenais que de deux choses l'une: ou la parole vient à bout de l'érotisme, ou l'érotisme viendra à bout de la parole.  Et c'est bien l'érotisme échevelé, candide, toujours bon enfant et vu par le prisme du bonheur que je retiens de cette oeuvre libre, anticonformiste et sourde aux modes. S'asseoir avec Gilles Carle pour parler des femmes, d'érotisme et de deux ou trois choses invisibles, ça ce devait être bien, vrai, senti et drôle!  

Guy Edoin (trilogie Les affluents : Le Pont , Les Eaux Mortes et La Battue)
Je devais avoir quatorze ou quinze ans, j'ouvre la télévision et je vois Michèle Richard coiffée d'un panache de chevreuil, je venais de découvrir Gilles Carle, sa Postière et son imaginaire foisonnant. J'étais séduit.
À travers sa filmographie, c'est La vraie nature de Bernadette qui m'a le plus marquée, par la beauté sidérante de Micheline Lanctôt, mais surtout pour son sujet, rural et agricole qui me touche directement et que j'essaie de perpétuer dans mon travail. J'ai tout mon respect pour ce libre-penseur qui a construit une œuvre identitaire, doublée d'une réflexion sociale et politique et qui n'a jamais levé le nez sur le populaire.
Au cours de des dernières années,j'ai eu la chance de fréquenter à quelques reprises Gilles Carle et Chloé Sainte-Marie. Je me souviens d'une soirée autour du feu de camp, à écouter Chloé chanter et voir Gille l'aimer tendrement. Même si l'homme n'est plus, c'est cette lueur de lucidité et d'intelligence au fond de l'œil qui restera gravée dans ma mémoire ainsi que son Œuvre  remarquable.

Myriam Verreault (À L'Ouest de Pluton)
Mon premier contact avec le cinéma de Gilles Carle a été son premier film, La vie heureuse de Léopold Z, que j'ai vu dans le cadre d'un cours de cinéma à l'université. J'avais adoré. La manière dont il brouille la ligne entre fiction et documentaire me plaît évidemment beaucoup. Le montage est inventif et les petits détails sont d'une importance capitale, tout le film repose sur ceux-ci. Les dialogues, banals en apparence, finissent par dresser un portrait très précis de ces personnages "ordinaires", emblématiques d'un milieu et d'une époque. Et que dire du jeu de Guy L'Ecuyer!

Miryam Bouchard (Témoin principal, La cérémonie, Chronique d'une violence ordinaire, La guerre des sexes, Roastbeef)
Gilles Carle fait partie de ma vie depuis…ma naissance! Sur le plateau de La Vraie nature de Bernadette ma mère, enceinte de moi, va visiter mon père. Plus tard, à l'âge où le réel et la fiction ne font encore qu'un, je vois mon père mourir dans ce film. Là, dans notre vieille télé, il meurt en noir et blanc. Je cours dans la chambre, essoufflée, en panique. Mon père s'interroge, me prend dans ses bras:
-Chut, calme-toi, tout va bien!
-Papa, la femme qui te montre ses seins, la femme qui t'appelle Rock et qui t'embrasse sur la bouche c'est qui?
Plus tard, pas mal plus tard, cette femme m'a enseigné. Et puis, j'ai regardé de nouveau ce film où Micheline Lanctôt et mon père, Reynald Bouchard, étaient réunis. Dans ma tête trotte des lignes de dialogues des films de Gilles Carle, comme les paroles du refrain d'une chanson qui ne nous quitte pas.
Mon chemin a croisé celui d'Isabelle Pierre qui a si magnifiquement chanté "le temps est beau, le ciel est bleu, j'ai deux amis qui sont aussi mes amoureux…." dans Les mâles. Et puis, j'ai visité à plusieurs reprises, en  accompagnant mon père, les plateaux de Gilles. À chaque fois, c'était la fête.  J'ai été impressionnée par la beauté foudroyante de Carole et de Chloé.
Puis, quand j'ai été en âge de saisir le vrai du faux, j'ai vu Le viol d'une jeune fille douce, Les mâles et La mort d'un bûcheron. Mon père y tenait bien qu'il n'était pas de la distribution de ces films. Il y tenait car pour lui, Gilles Carle était bien plus qu'un cinéaste, oui un poète certes, mais surtout un homme qui nous révélait à nous mêmes, qui nous montrait ce que nous étions, le vrai, dans sa beauté et son tout croche. Des personnages touchants mais des dialogues!!!
À la mort récente de mon père, le Festival du Nouveau cinéma lui a rendu  hommage en présentant La tête de Normande St-Onge de Gilles. Et j'ai vu mon père, sur un grand écran, immortel, gracieux, touchant. Il m'a ému au point où j'ai oublié qu'il s'agissait de mon père. Et ça, il n'y a que Gilles Carle pour faire vivre de pareilles émotions. Merci, pour tout ces moments car ma fille pourra grandir en connaissant un peu son grand-père. Merci pour tout ces films magnifiques qui ont fondé notre cinématographie. Merci pour la pureté de ce regard sur nous. Merci à Chloé St-Marie d'avoir veillé sur lui avec tant d'amour.

Rafaël Ouellet (Le cèdre penché, Derrière moi, New Denmark)
Hommage à Gilles Carle, festival Images et Lieux à Maniwaki, été 2004. J'ai la chance de rencontrer Chloé Sainte-Marie. Elle m'apparaît d'une grande douceur. On savait déjà Gilles Carle entre bonnes mains. Sainte-Marie; des yeux curieux, un sourire contagieux, une voix intelligente. Elle semble éclairée de l'intérieur. Un peu plus loin, l'homme lui-même. Prisonnier d'un corps qui ne répond plus. Une bouche qui voudrait communiquer. Des yeux curieux, encore. L'image a tout pour être triste, mais comme chez sa muse, une lumière émane de l'intérieur. La même lumière qui fit bouger les ombres des frères Pilon, de Carole Laure, des Plouffe, de Léopold Z. La même lumière qui brûlera en lui jusqu'à la fin. Une lumière qui m'éclairera de temps à autre. Au moment d'écrire. Au moment de tourner.

Sophie Deraspe (Rechercher Victor Pellerin, Les signes vitaux)
Dans le cinéma de Gilles Carle, je nous ai reconnus. Et, peut-être pour la première fois dans mon regard de jeune cinéphile, je nous ai trouvés magnifiques et originaux et fait d'une substance brute propre aux meilleurs drames. Notre cinégénie m'apparaissait monumentale dans les rues de nos villes enneigées, avec notre langage rude et bien ponctué, chez les femmes, si belles et fortes, qui se démènent et pour lesquelles se démènent les mâles. Il y a matière à faire du cinéma ici.

Sarah Fortin (Deux enfants qui fument, Abracadabra, Quelques heures ou un peu moins, Hughette Uguay, l'envers de Madame Bec-Sec, Synthétiseur)
Gilles Carle représente pour moi l'audace de faire un cinéma totalement et profondément québécois dans ses thèmes, ses personnages, ses images, et de pouvoir l'offrir au monde entier sans gêne, sans honte et sans sentiment d'infériorité. Avec fierté.
C'est amener Willie Lamothe à Cannes.

Simon Galiero (Nuages sur la ville)
Gilles Carle a sans nul doute été un cinéaste souverain et un artiste de panache. Son regard amoureux, lucide et moqueur sur le Québec s'est déployé film après film avec une générosité et une intelligence qui continuent de nous émouvoir. Détaché des modes et des attentes, Carle a su surprendre mais aussi fédérer, réunir en un seul lieu un point de vue d'auteur d'une grande acuité qui fut indissociable d'une capacité à susciter un intérêt de la collectivité pour elle-même. Un miroir de tous et pour tous mais sans complaisance aucune, guidé par un oeil juste, aimant mais sans concession. Au-delà, et parmi bien d'autres choses, une profondeur étonnante a jalonné son oeuvre, et qui mérite toute notre attention : cette remarquable finesse dont il a fait preuve dans le savant mélange des affects de ses personnages, qu'il savait créer et mettre en scène avec grand talent. Un don d'observation pour des caractères hors du commun mais pourtant si familiers, et qu'il nous amenait tout à la fois à reconnaître et à découvrir dans un jeu de correspondances subtiles. Cela a fait de lui un dramaturge original et de premier ordre, qui a et continuera encore de laisser des traces inspirantes et indélébiles.


Guillaume Fortin (Infini, De retour, Laura, L'Étranger)
Faut pas se leurrer, quand on est nés à la fin des années 70, Gilles Carle c'est tout d'abord Les Mâles à TQS, au beau milieu de la nuit. C'est Carole Laure en toute intimité... 15 ans après tout le monde. C'est trouver La mort d'un bûcheron en VHS dans une vente à 1$ au marché aux puces puis comprendre qu'avant d'être Le Déclin, nos parents ont été La vraie Nature de Bernadette. Et c'est d'apprendre qu'avant d'être un genre en soi, le cinéma de Gilles Carle est une charge contre les bonnes manières, un monde où Willie Lamothe vole la vedette et où les filles tout' nues montrent aux adolescents à quel point les femmes sont complexes.


À noter : pour complèter l'hommage, le cinéma du Parc présentera du 2 au 17 décembre des copies numériques de La vie heureuse de Léopold Z, Percé on the Rocks, Patinoire, La tête de Normande St-Onge, La mort d'un bûcheron, La vraie nature de Bernadette et Les corps célestes

Bon cinéma

Helen Faradji
 

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