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« C'EST DANS L'ŒUF ! » - par Robert Lévesque

2009-12-09

    Blier ! Bernard Blier ! Par ici le programme ! S'il est un acteur qui sut tout jouer et qui avait tout vrai (au cinéma comme au théâtre), c'est bien le paternel de Bertrand Blier qui était un immense comédien, une « nature » et une « voix », une gueule, une tronche, une tête, un œuf, une pipe (en 1977, les artisans de Saint-Claude le décrétèrent « premier fumeur de pipe de France ») ! Et avec ça des dialogues de maîtres (Jeanson, Spaak, Prévert), des répliques de légende (celles d'Audiard, certaines de Perec – Série noire de Corneau en 1979), et des personnages apprêtés pour lui, remoulés par lui, accaparés à jamais, indissociables de lui, « bernardblierisés », que ce soient des crapules ou des banquiers (même combat), des faux coupables ou des criminels pervers (même contrat), ou cocu ou commissaire (même constat).
 
    Celui qui fut l'élève préféré de Louis Jouvet au Conservatoire de Paris ne démérita jamais de ce patronage magistral, même dans les navets qui, vu le lot (180 films), s'accumulèrent, évidemment, poussant entre quelques chefs-d'œuvre ou de très bons films dans lesquels (Hôtel du nord, Quai des orfèvres, Entrée des artistes, Le jour se lève, Dédée d'Anvers, Buffet froid), sans nécessairement avoir le premier rôle, il se démarquait toujours, nous avait à la bonne, accotant sans état d'âme un Gérard Philipe ou un Louis de Funès, c'était tout comme pour lui, intact, persistant et signant l'effet, qu'il soit en jeu sombre ou en retenue désopilante, bonhomme ou flingueur, curé ou marlou… Par ici le programme !
 
    Blier pas oublié ! Ni à oublier. Lui qui aurait 93 ans aujourd'hui s'il n'avait avalé sa chique, cassé sa pipe et passé l'arme à gauche – tout ça en même temps le soir du 29 mars 1989 à l'hosto de Saint-Cloud (« effondré d'un coup, comme un pont qui s'écroule », dira son fils Bertrand au biographe Jean-Philippe Guerand qui vient de publier chez Robert Laffont Bernard Blier : un homme façon puzzle, 587 pages). Blier alors, ce soir-là, au bout du rouleau, pleurésie bilatérale, tenait son premier rôle muet, à la Keaton, sans cachet et avec l'insigne de la Légion d'honneur piquée au costard trois-pièces qu'on lui enfila. On aurait pu jurer (avoir été là) qu'il jouait sa dernière scène, qu'il déjouait sa dernière prise, qu'il retenait sa dernière réplique…
 
    Le premier cri, il l'avait poussé à Buenos Aires en 1916. Sa mère, Suzanne Bargy (famille corrézienne faisant dans la confection de colles fortes), avait suivi en Amérique du sud un type du nom de Godart qui espérait faire fortune dans la joaillerie et préféra se suicider. Elle se remaria avec Jules Blier, un vétérinaire français vivant au Chili, spécialiste des maladies microbiennes du bétail. Mais la 14-18 arrive, le vété Blier est enrôlé, et le voilà poilu ; il n'échappera pas aux éclats d'obus, il sera rapatrié à Paris et la petite famille (4 enfants) l'y rejoint, terminus place Clichy. Les Blier s'installent dans un immeuble ; il se trouve que c'est celui qu'habita Verlaine avec sa mère…
 
    À 11 ans, le petit Bernard est un habitué des matinées classiques du jeudi à la Comédie-Française. Un jour, il voit Pierre Fresnay jouer Valère dans l'Horace de Corneille. Il ne baille pas, au contraire, il est totalement séduit. Ce sont les adieux de Fresnay qui quitte la maison de Molière en délicatesse (il a engueulé le comité parce qu'une sociétaire se faisait sauter par un ministre). La salle réserve au comédien un triomphe à n'en plus finir. En rentrant à la maison, d'un ton résolu, le gamin Blier annonce : « Je veux faire du théâtre ». Ses parents ne s'y opposent pas, mais, avant les décisions, son père l'emmène chez un camarade de régiment devenu sociétaire au Français. Il s'agit de monsieur Léon Bernard (parfaitement oublié) qui lui demandera de « déclamer » des vers. Le fils Blier s'exécute. Léon Bernard lance alors à Jules Blier, après avoir scruté et écouté attentivement son fils : « C'est dans l'œuf ! ».
 
    (Pour saluer Blier vingt ans après sa mort, on regarde (on rigolera pour sûr) Les tontons flingueurs de Georges Lautner, cru 1963, dialogues de Michel Audiard, adaptation libre du roman d'Albert Simonin, Grisbi or not grisbi. Le 17 décembre à 22h35 sur Télé Québec).
 
 
Robert Lévesque

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