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« OH, PAPA, JE N’Y ARRIVE PAS… » - par Robert Lévesque

2009-12-17

    Lorsque Marilyn Monroe tourne Bus Stop en 1955 et qu’elle est évidemment très inquiète quant à son talent d’actrice (Paula Strasberg est en mission commandée pour la soutenir), et que bien sûr la star fragile transforme son inquiétude en détestation du metteur en scène Joshua Logan qui n’en peut mais…, elle n’a qu’un réconfort au cœur : en juin 1956, le film achevé, elle va se marier avec Arthur Miller qui a 41 ans et qu’elle appelle déjà « papa ».
 
    Arthur Miller, lui, passe alors dans un bungalow du Nevada (à Pyramid Lake) ses six semaines de résidence requises par la loi du coin pour pouvoir divorcer de sa première femme, Mary Slattery. Saul Bellow, son voisin, est dans la même situation post-maritale et une fois par semaine, dans la Chevrolet de Saul, le dramaturge et le romancier vont à Reno, à 60 km, pour l’épicerie, la buanderie et le pinard. Ils n’ont pas le téléphone dans leurs cottages de divorcés en attente, mais il y a une cabine pas trop loin sur le bord de la grand-route. Il arrive que ce téléphone sonne. Le propriétaire des bungalows, qui vit avec sa femme dans un motel désert près de cette cabine, sort parfois pour répondre. Une nuit, c’est Marilyn au bout du fil. Le type saute dans sa camionnette et va chercher monsieur Miller : « C’est pour vous ! ».
 
    Miller, arrivé pieds nus, raconte la scène dans ses Mémoires (Au fil du temps, Le Livre de poche, no. 6620) : « Sa voix, d’ordinaire fraîche et claire, était à peine audible. Je ne peux pas y arriver, je ne peux pas travailler comme ça. Oh, Papa, je n’y arrive pas… Elle s’était mise à m’appeler ainsi, au début pour plaisanter, puis c’était devenu une habitude, mais en cet instant, elle ne plaisantait pas. Elle était désespérée et au bord des larmes. Sa voix sonnait bizarrement, presque comme si elle parlait pour elle toute seule… ». Il ajoute : « Ses récriminations envers Logan m’importaient moins que cette nouvelle terreur que je percevais en elle, un être abandonné criant vers un ciel lourd ». Puis : « C’était la première fois que je la sentais aussi totalement terrifiée, et je percevais tout le poids de la confiance qu’elle mettait en moi. Elle avait jusqu’alors caché qu’elle dépendait de moi et je voyais maintenant qu’elle n’avait que moi ».
 
    Il va tenter de la rassurer : « mais elle semblait sombrer dans des profondeurs que je ne pouvais atteindre, sa voix devenant de plus en plus faible ». Le dramaturge de Mort d’un commis-voyageur avoue avoir alors (il écrit « brusquement ») pensé au suicide, « un acte que je n’avais jamais rattaché à elle, jusqu’alors ». Il va même, si l’on en croit son récit, perdre connaissance dans cette cabine téléphonique « dont l’intérieur n’était éclairé que par la lueur verdâtre de la lune ».
 
    Ce film, Bus Stop (à Télé Québec le 22 décembre à 22h55), il se fit tout de même dans les temps requis (scénario d’après la pièce de William Inge qui avait triomphé à Broadway : un cow-boy corniaud  du nom de « Bo » – Don Murray – tombe en amour avec une danseuse nunuche du nom de « Chérie » – Marilyn – et veut la forcer à le marier, ce qu’elle finira par accepter de bon cœur…), et il eut un assez grand succès à la sortie. Aujourd’hui, tous les critiques et les spécialistes s’accordent pour dire que, s’il est plutôt raté ce film simplet, s’il n’a pas la grâce provinciale de Picnic, le précédent film de Logan et son meilleur (tourné avec la moins angoissée Kim Novak), Marilyn y a rarement été aussi belle à l’écran…
 
    En juin 1956, Marilyn et Miller se marièrent et ils n’eurent pas d’enfants ; en janvier 1961 ils divorcèrent ; l’année suivante, celle qui avait incarné « Chérie » dans Arrêt d’autobus descendit de tous les cars, elle arrêta tout. Last Stop.

Robert Lévesque

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