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À LA POINTE DU PETIT MINOU - par Robert Lévesque

2010-01-07

    Gabin ne joue plus le déserteur de la Coloniale comme en 38 chez Carné, il se fait le capitaine d'un remorqueur de haute mer pour Grémillon, mais Morgan, elle, en 39 comme en 38, c'est encore la femme sous la coupe d'un méchant homme que Gabin va séduire en lui parlant de ses yeux…; Gabin et elle, le couple d'alors, les amants emblèmes d'avant-guerre, ce sont à l'écran des amants de catastrophe car ils ne vieilliront pas ensemble…, n'auront pas d'enfants… Gabin-Morgan, on fixe le modèle, ce sont des amants que tout désunit.
 
    En 1938, ils avaient donc fait Quai des brumes (et Le récif de corail de Maurice Gleize, scénario et dialogues de Charles Spaak, un avatar du Quai…), puis dès 39 on les recolle ensemble, ils entreprennent Remorques avec un cinéaste qui connaît la musique (Jean Grémillon avait fait la Schola Cantorum rue Saint-Jacques, il avait eu Vincent d'Indy comme prof et avait d'abord gagné sa vie comme accompagnateur – au violon – de séances de cinéma muet). C'est toujours Prévert qui les fait dialoguer et Alexandre Trauner qui campe le décor plus vrai que vrai, plus brume que brume ; au Havre comme à Brest c'est toujours la même mer, les embruns, les départs déchirants et les fins tristes…
 
    Ils « entreprennent » Remorques en juillet 39, et c'est du beau monde (Gabin, Morgan, Grémillon, Prévert, Trauner et, the last but not the least, Madeleine Renaud en épouse de Gabin qui aura son label « de la Comédie-Française » au générique), mais la guerre est déjà là qui gronde, fin de l'été 39 c'est Hitler et le tralala ; on arrête le tournage en septembre, Grémillon est mobilisé au service photo de l'armée française (une armée farce pour une drôle de guerre) et Gabin, lui, se fait fusilier marin à Cherbourg, sans scénario ni texte. En 1940, après la déroute de l'armée et du pays, on reprend le tournage mais on devra à nouveau arrêter en juin 40 (De Gaulle a lancé l'Appel du 18, la guerre c'est pas fini avec l'armistice du maréchal, ça continue), puis on finira par le finir, ce film, sous l'Occupation aux studios de Billancourt à l'été 1941.
 
    Les Allemands ne sont pas derrière Remorques. La U.F.A., avant-guerre, s'était intéressée à ce scénario adaptant le roman éponyme de Roger Vercel paru en 1935 (Vercel, on comprend qu'il ait pris un nom de plume, son vrai nom était Roger Crétin !), mais la grande firme hitlérienne se retira. C'est ainsi qu'au générique on put lire, comme une présentation de lettres de créance : « ce film a été réalisé avec le concours de la Maîtrise artisanale de l'industrie cinématographique, le MAIC, de l'Union des artisans français ». Dans ses 81 minutes, Remorques, en l'état, a l'air d'un merveilleux film à qui il manque des morceaux, des développements (l'épouse de Gabin meurt trop vite) et peut-être des silences (mes excuses à Prévert !).
 
    À la pointe du Petit Minou ? N'y voyez rien de grivois, c'est le nom du café dans lequel débute l'aventure amoroso-marine. S'y déroule un mariage, celui d'un des hommes du capitaine Laurent (Gabin, de 35 à 37 ans durant le tournage). Ils vont devoir cesser les festivités, Laurent et ses marins remorqueurs, car un SOS les appellera en mer. Je vous jure, je viens de revoir le film, que Gabin, dans cette scène du mariage, après avoir guinché avec la mariée, lui glisse à l'oreille la réplique de Quai des brumes : « T'as d'beaux yeux, tu sais »… ! J'ai sursauté devant mon écran plat, mon plasma n'a fait qu'un tour ! Un an après l'avoir sublimement servie à Michèle Morgan par la bouche du canon Gabin dans le film de Carné, Prévert (astuce, coquinerie, cabotinage ?) la remettait, il l'envoyait subrepticement la simple et belle déclaration mais comme si de rien n'était, et de plus Gabin la servait à une figurante que l'on ne reverrait pas de tout le reste du film et qui, bien entendu, ne lui répondit pas comme Morgan : « Embrassez-moi ! »…
 
    Remorques, avec ses scènes de tempête en mer qui évoquent le grain des nouvelles de Conrad, aura été un film brisé par la tempête guerrière qui s'abattit sur la France, mais il en reste de beaux morceaux, les yeux de Morgan, la morgue de Gabin. Pour Grémillon et Madeleine Renaud (extraordinaire de vérité, Grémillon fut son meilleur metteur en scène au cinéma), ce sera au prochain coup qu'on touchera au chef-d'œuvre, avec Lumière d'été tourné en 1942 et toujours avec Prévert et Trauner et sans les Allemands, comme sans Gabin qui était allé voir aux Etats-Unis s'il y était et qui y ferait la rencontre de Marlene Dietrich…
 
On se tape Remorques à TFO le 14 janvier à 21 heures.

Robert Lévesque

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