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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

UNE QUESTION DE DIMENSION

2010-01-07

    D’abord, la tambouille interne. Merci à tous les participants au concours Depardon et félicitations aux 5 heureux gagnants. Entre vous, nous et l’œilleton de la caméra, on peut bien le dire : rien ne nous fait plus plaisir que de vous lire et d’échanger avec vous. À tous, nous souhaitons d’ailleurs du fond du cœur une superbe année cinéma, faite d’autant de chocs que de douceurs, de révélations que de confirmations.

    Ensuite, le vif du sujet. Avatar, forcément. Quoi d’autre? Avatar et son milliard de box-office (en passant, avec des billets en moyenne à 15-20$ au lieu des traditionnels 10 ou 12$, la performance perd tout de même un peu de sa superbe). Avatar et sa révolution technologique. Avatar et ses grandes bibittes bleu poudre en amour avec les arbres, menacées par les méchants humains en goguette. Avatar et son rêve de petit garçon exaucé pour James Cameron. Avatar, Avatar, Avatar

    On a beaucoup jasé de l’expérience Avatar, de ce 3D parfaitement maîtrisé, de ces lunettes en plastique (pour une fable écolo, c’est tout de même un comble) parfaitement inconfortables. Mais le 3D d’Avatar, ce sont aussi 3 dimensions, bien réelles, que le film aborde avec plus ou moins de réussite.

    Dans un premier temps, la dimension du genre, bien sûr. On en a peu parlé, mais avant d’être un exploit technique, Avatar est d’abord et avant tout un film de science-fiction. Et à ce titre, on va se garder une gêne avant d’applaudir des 3 mains (oui, des 3). Pot-pourri des moments les plus iconiques de Star Wars, Matrix et Alien (ah, revoir Ripley 30 ans après…), Avatar nous fait aussi le coup de l’hybridation 2.0 en recyclant à tout crin tout ce que les films de guerre ont pu laisser comme empreintes : la mystique écologico-poétique de The Thin Red Line, le cynisme décérébré des va-t-en-guerre de Full Metal Jacket, l’odeur du napalm au petit matin d’Apocalypse Now : tout y est, avec une louche de Dances with Wolves pour faire joli. Pour un film annoncé comme une telle révolution, on est en droit de se questionner sur la réelle originalité de ce melting-pot convenu.

    Vient ensuite la dimension politique. Celle qui aurait pu faire basculer Avatar dans le camp des chefs d’œuvre. Celle qui aurait fait qu’on aurait pu le revoir dans 10, 20 ou 30 ans et toujours s’esbaudir de sa pertinence visionnaire. Celle qui aurait fait passer la pilule du kitsch sans grimacer. Car, dans le fond, de quoi parle Avatar? D’écologie, oui (en s’amusant un peu, on peut aisément voir dans la scène de la destruction de l’arbre un symbole fort des raisons de l’échec de Copenhague). Du mythe des bons sauvages, oui encore (en 2009, il fallait l’oser). Mais aussi et surtout d’une guerre menée au nom d’une roche quelconque, d’une destruction en bonne et due forme de toute une culture pour piquer quelque rentable minerai, d’un anéantissement sans pitié d’un peuple pour s’approprier une ressource naturelle. Ca vous rappelle quelque chose? Oui, forcément. Le spectre de la guerre d’Irak n’est pas que flottant dans Avatar, il est massif. Comment ne pas y penser? Comment ne pas penser non plus au Vietnam? Comment ne pas voir ce sous-texte écrit au chalumeau dénonçant avec la subtilité d’un bulldozer l’impérialisme états-unien, leur indécente capacité à faire passer le profit avant la dignité. En soi, l’idée était belle. De celle qui font les grands films. Mais voilà, Avatar n’est pas un grand film. Avatar est l’œuvre d’un gentil petit garçon qui regrette le temps où sa maman lui contait de belles histoires avant de s’endormir, de jolis contes où les gentils gagnaient toujours contre les méchants, juste parce qu’ils étaient gentils. Avatar est l’œuvre d’un grand naïf, dont la sincérité est certes par moments touchante, la plupart du temps désolante de manichéisme.

    Mais on ne peut pas vraiment être surpris. James Cameron n’a jamais été de ces cinéastes dont on fait des héros. Un artisan, oui, et un excellent par-dessus le marché, mais pas un storyteller. Son dada à lui, ce sont les avancées formelles, la technique à couper le souffle. De ce point de vue là, Avatar est en effet une réussite. Spectaculaire, époustouflant, immersif à souhait. Foutre à terre le 4e mur en guise de cadeau de Noël aux foules ébahies, il fallait le faire. Cameron l’a fait. De ses 3 dimensions, c’est encore celle-ci, la technique, qu’on retiendra le plus. Bien sûr, ce sont aux sensations qu’Avatar fait appel, à l’exacte image d’un jeu vidéo. Mais ces sensations vécues à 100 000 à l’heure, ces vertiges causés par la 3-D, ce sentiment d’être au cœur du film, de pouvoir toucher le décor de ses propres mains, c’est exactement ce qui fait le sel d’Avatar. C’est exactement ce qui fait qu’il n’y a aucun intérêt à le regarder sur un écran de télé, d’ordi ou pire de téléphone portable. C’est exactement ce qui fait qu’Avatar ne peut se vivre pleinement que sur grand écran.

    Et voilà cette 4e dimension du film, peut-être la seule qui soit réellement réjouissante : Avatar n’est pas qu’un film, c’est un événement qui redonne à la salle de cinéma sa place privilégiée d’endroit où doit se vivre le spectacle, de lieu unique où partager une expérience singulière. Pour cette seule et belle raison, on peut nous aussi dire bravo à Avatar.

Bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (6)

  1. En vrac: - Les lunettes sont recyclables. -"Pot-pourri des moments les plus iconiques de..." En quoi est-ce différent de la démarche de Tarantino et des Coen? Comment on appelle ça déjà, du post-maniérisme? ;) -D'une façon ou d'une autre, personne n'a jamais prétendu que la révolution était narrative; elle est clairement technologique. -Qu'est-ce que vous avez contre les petits garçons qui aiment les belles histoires et les jolis contes? Pourquoi tous les films devraient être glauques, cyniques et malsains? -James Cameron n'est pas un storyteller?!? Pourtant, de Terminator à Avatar en passant par Aliens et Titanic, il réussit toujours à captiver le public avec ses histoires.

    par Kevin, le 2010-01-07 à 17h57.
  2. Les lunettes sont recyclables, si on décide de les laisser dans la boite à la sortie de la salle. Ce n'est pas obligatoire. Et elles restent en plastique / Le recyclage de Cameron tient plus du clin d'oeil gratuit, à mon sens, que d'une réutilisation d'images qui fait sens et par laquelle on viendrait ajouter un surplus de signification à sa propre image./ Je sais bien que la révolution n'était pas supposée être narrative, mais ça ne m'empêchera pas de trouver que plus d'efforts auraient pu être déployés dans ce sens aussi. / Pas un storyteller, au sens où chez lui, le scénario n'a jamais été si primordial que ça (d'où l'aspect conte - qui ne s'oppose pas au cynisme glauque et malsain, comme vous voulez me le faire dire, mais à la complexité).

    par Helen Faradji, le 2010-01-08 à 06h55.
  3. Qui nous dit que le scénario n'est pas primordial pour Cameron? Si c'était le cas, il ferait comme Michael Bay et se contenterait d'enchaîner des scènes d'action incohérentes avec des robots qui se tapent dessus et des pitounes qui courent au ralenti! Mais tu admets toi-même qu'il y a amplement de considérations politiques, écologiques, etc. dans Avatar. Et puis de toute façon, on parle de cinéma ou de littérature? Si l'aspect visuel d'un film est sa principale force, ce n'est pas nécessairement une mauvaise chose! C'est drôle, j'ai l'impression que si The Wizard of Oz prenait l'affiche aujourd'hui, il se ferait dénigrer par presque tous les critiques québécois parce que ce n'est pas un film de Lars von Trier...

    par Kevin, le 2010-01-08 à 12h55.
  4. Donc, si je te suis, trouver que son scénario est insuffisamment complexe, c'est en faire un Michael Bay? Si on trouve qu'Avatar est une révolution avortée, on trouve que les films dont l'aspect visuel est mis en avant n'ont pas d'importance ? Et si on trouve qu'Avatar laisse à désirer, on trouve que tout le cinéma féérique et "conte de fées" visuel ne vaut pas tripette? Ca fait beaucoup de raccourcis...Et bien honnêtement, je t'échange 25 Avatar même en 3D super spectacle contre 15 min. de délire visuel de Tim Burton ou de Terry Gilliam. Je t'échange toute l'émotion de 25 Avatar contre un passage épique de Lord of The Rings. Et je t'échange le rythme de 25 Avatar contre celui d'une seule chanson du Wizard of Oz...

    par Helen Faradji, le 2010-01-08 à 16h20.
  5. Bon, Wizard of Oz est un mauvais exemple car il est déjà accepté comme un classique... Pour LOTR, je te l'accorde, rien n'accote l'émotion épique de la trilogie de Jackson. Burton et Gilliam par contre, bof. Oui, ils ont chacun quelques chefs d'oeuvre derrière la cravate, mais si on reste dans le domaine du film d'aventures/fantastique, il faudrait être aveugle pour ne pas trouver Avatar infiniment plus réussi que le Planet of the Apes de Burton et le Brothers Grimm de Gilliam!

    par Kevin, le 2010-01-08 à 17h52.
  6. Je suis en accord avec Mme Faradji, « Avatar » ne révolutionne pas le cinéma. On parle de révolution parce que quelqu’un peut, grâce à l’invention de l’équipe de M. Cameron, voire en direct sur moniteur ce qu’il filme avec les effets spéciaux. L’équipe de M. Cameron a amélioré la technique numérique. On parle ici d’évolution. Si on veut parler d’un film qui a révolutionné la technique des effets spéciaux, parlons de « Tron ». En 1982, avec « Tron », on est passé des effets mécaniques aux effets numériques. « The Jazz Singer » et « Citizen Kane » ont révolutionné le cinéma. Avec le premier, c’est au niveau du son et, avec le deuxième, c’est au niveau de la narration. « Citizen Kane » fut un échec commercial, cela ne l’a pas empêché de révolutionner le cinéma. On va parler d’« Avatar » pendant des décennies comme le film ayant le plus rapporté depuis « Titanic » mais sûrement pas comme un grand film. Le film va lancer la mode du 3D. J’ai vu « Avatar » en 3D et je me suis royalement emmerdé au bout d’une heure ou une heure et demi. Au niveau des émotions qu’un film d’aventure peut m’emporter, j’ai vu mieux en 2D. J’imagine l’effet qu’auraient eu « Apocalypse Now » de Coppola et « Excalibur » de Boorman en 3D. Et tant qu’à voir un film que pour les effets en 3D, j’irai voir un film d’image et de musique comme les films de la merveilleuse trilogie des « Qatsi » (Koyaanisqatsi, Powaqqatsi et Naqoyqatsi).

    par Denis Bélanger, le 2010-01-12 à 00h15.

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