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ÉRIC ROHMER. LA JEUNESSE ÉTERNELLE - par Juliette Ruer

2010-01-15

    Dans le vestibule des Films du Losange, sa société de production fondée en 1962, j’attendais. Monsieur Rohmer était en retard pour l’entrevue. Les bureaux étaient très calmes. Le téléphone sonne, la réceptionniste décroche, dit merci, puis raccroche. « Il arrive ! ». Il y a soudain comme un léger frisson dans l’air, ça s’active dans les couloirs. On me dit qu’il ne tardera pas, mais qu’il avance doucement.  Les minutes passent. Il pousse enfin la porte et je reste saisie par cette allure de grand marabout osseux. Éric Rohmer, celui qui croit au rayon vert et qui prend au sérieux les amours adolescentes, est donc un très vieux monsieur. Après, je ne me souviens plus des questions, ni des réponses; je garde en mémoire le prétexte (la sortie en 1999 du film L’anglaise et le duc), le bazar de son grand bureau, la frénésie de mon rythme cardiaque, la précision de ses réponses rapides, et l’effarement d’un artiste d’un autre âge étonné que l’on puisse se pâmer, encore, devant ses vieux films. J’ai surtout en mémoire ma propre effronterie quand je lui dis, en fin d’entrevue, à quel point sa façon d’envisager la vie m’a aidé à penser la mienne. Je ne me sentais pas très professionnelle, mais on admire si peu de gens. Il me répondit alors, le plus sérieusement du monde, un rien effaré : « quelle responsabilité!! »

Et je suis sortie de là, avec un sourire béat.

    Oui, se pâmer, toujours, devant ses drôles de films. Pourquoi pas ? La chose n’est pas évidente pourtant, et il y a toujours eu ceux qui adorent et ceux qui détestent Rohmer. J’ai souvenir de quelques enguelades homériques… Il faut les comprendre, pourtant, les antirohmeriens :  de l’agacement premier face à la langue incroyablement maniérée qui pousse chaque acteur à devenir marionnette décalée du quotidien, à  la convention stylistique très théâtrale; ses films sont un manège orchestré dans un lieu confiné pour des bleuettes presque bébettes entre jeunes filles en fleurs et messieurs indécis ! C’était du sur-mesure pour les débutants atypiques qu’étaient Arielle Dombasle, Fabrice Luchini et Marie Rivière qui pleurait devant sa salade dans le Rayon vert. Mais ce n’est que la façade. Une fois la machine partie, quand le film prend sa vitesse de croisière, l’artiste janséniste et érudit, a le don de faire naître la magie, la poésie, la reflexion toujours et la légèreté. Dans les codes bourgeois très vieille France qu’il connait pour les avoir eu dans le sang, Rohmer a créé un cinéma d’une simplicité déroutante et d’un charme étonnant que peu de jeunes cineastes maîtrisent.

    La jeunesse est peut-être le secret de sa longévité. Sa filmographie n’est que tourment de jeunesse. Chez lui, pas de vieux, pas de bébés, peu de famille, jamais de morts. Et chaque film est le fruit de son époque : l’éclosion érotique post-68, dans Ma nuit chez Maud et Le genou de Claire, les années 80 si mal habillées et incertaines dans les merveilleux films que sont La femme de l’aviateur, Le beau mariage et Pauline à la plage mais si déjantées dans Les nuits de la pleine lune, et le repli sur soi très 1990, le retour à une certaine sobriété de tous les contes, Conte de printemps en 90, Conte d’hiver en 92, Conte d’été en 96 et Conte d’automne en 98. Les paysages aussi changent et influent sur les histoires, on passe de la nonchalance de la Riviera (La collectionneuse en 1967) au néo-classique de Bofill dans L’amie de mon amie, en 1987. Pourtant Rohmer ne filme pas du tout l’air du temps, pas question pour lui de faire mode. Mais il a cette attention si méticuleuse au décor et aux costumes que ses films sont naturellement contaminés.

    Hors des modes, Rohmer a pu faire passer n’importe quelle idée religieuse, philosophique, politique et morale. Il pouvait ainsi se permettre des ovnis (Perceval le Gallois, La Marquise d’OL’Arbre, le maire et la médiathèque, L’Anglaise et le duc ou Les amours d’Astrée et de Celadon, son dernier film).
L’intelligence du conteur, la fraîcheur de sa curiosité, la rigueur de sa pensée, la sensualité trouble, les codes de son style et surtout l’immense talent de ses dialogues : on ne fait pas une soirée Rohmer, films après films, back to back. Trop de stock à digérer. Chaque film est dense et doit être décanté. Éric Rohmer, c’est une certaine idée française que l’art doit être construit de façon droite et cartésienne, mais qu’à l’intérieur des carcans, on a l’obligation de se montrer le plus léger possible, pour ne pas ennuyer le bon peuple, pour se montrer le moins lourdaud possible et pour ne jamais s’apesantir sur sa condition. Du grand champagne qui rend intelligent.

Juliette Ruer

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