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LA DIALECTIQUE DU SECRET - par Robert Lévesque

2010-01-21

    Inhumé mardi le 19 janvier au cimetière du Montparnasse, gisant voisin à jamais d’un hâbleur philosophe comme Sartre et d’un taiseux dramaturge comme Beckett, Éric Rohmer ne fera plus parler personne sur terre ; sa famille (« toute la famille rohmérienne était là », disait Arielle Dombasle) se taira, désormais ; lui, avec qui « le parlant » avait tardivement trouvé son maître, son héraut hexagonal, il laisse à la France une œuvre impérissable, subtile, sobrement brillante, désinvolte et importante car c’est une œuvre littéraire autant que cinématographique et vice versa. Si le cinéma n’avait eu que des Rohmer, ce Chaplin du dialogue, ce Cartier-Bresson des gestes, eh bien le cinéma serait demeuré le septième art…
 
    Cela dit, grâces rendues à ce discret grand des grands, qui a suivi Bergman et Antonioni et Fassbinder dans le cinéma figé ou fixé qu’est la mort, dans la cinémathèque céleste ou infernale, ou bucolique et un peu inquiète s’agissant de l’auteur de La collectionneuse, de Pauline à la plage et du Genou de Claire, ou spirituelle s’agissant de l’auteur du chef-d’œuvre absolu qu’est Ma nuit chez Maud, il nous reste ses films, tous réussis, détestés ou admirés peu importe, ce sont ses films à lui, les films du Losange, les films d’un homme qui a voulu être écrivain et qui l’est devenu – un grand – avec une caméra à la place d’une plume, un homme qui échappa au servage du « subventionnisme » comme à l’esclavage de la popularité.
 
    Des cinq mousquetaires de la critique qui firent la Nouvelle Vague, Rohmer était le plus lettré, le plus distingué et le plus réservé ; s’ils avaient été les Rolling Stones, il aurait été Charlie Watts, le batteur cravaté, d’une élégance racée. En comparaison, Godard est un terroriste, Chabrol un ourson, Truffaut était le gendre parfait et seul Rivette savait comme Rohmer garder la distance, repousser les sirènes, tourner comme bon lui semble. Rivette et Rohmer sont d’ailleurs, du quintette, les seuls à être nés loin de Paris, Rivette à Rouen, Rohmer à Tulle (et ce nom, ce mot de Tulle, synonyme de légèreté, je pense à la tulle illusion fine et transparente qui convient tant à l’essence et à la matière de ses films).
 
    Cela dit, encore, arrêtons-nous à l’un de ses films, Triple agent, puisqu’il passe bientôt à la télé (TFO, ce 25 janvier à 21 heures). Film étonnant dans le sens que l’on n’attendait pas Rohmer là, dans un film d’espionnage qui aborde presque de front une réalité historique qu’il a en bonne partie connue dans sa jeunesse, la fin des années trente, du « Front popu » à l’ « Occup’ », de 1936 (il a 16 ans) à la Libération (il a 24 ans). Rohmer a signé ainsi cinq films dits « historiques », mais comme il prétendait que l’on ne peut fouiller l’histoire que si elle est lointaine, ancienne, retrouvée dans ses propres âges afin de (c’était son travail préféré) « restituer la vision des gens d’autrefois » (en particulier le Moyen-Âge, entre Perceval et Astrée), on s’étonnait donc de le voir reconstituer une page fraîche de l’histoire du vingtième siècle, le siècle sien.
 
    Le maître du texte dans l’univers du secret ? Le maître du badinage dans le monde de l’espionnage ! Il fallait le faire, et il l’a fait avec brio, donnant au genre (celui de Clouzot, de Melville) un surplus de subtilité, de force, de « fond », une plus-value de délicatesse et de classe évidemment (Charlie Watts, vous dis-je). Jamais un type de l’espionnage, jamais un agent, double ou triple, ne s’est autant expliqué sans rien dire, bien sûr. L’ambiguïté est la seule règle. Son personnage, Fiodor, est un jeune général russe en exil à Paris, il préside la Fédération des anciens commandants de l’armée russe, c’est un « Blanc » plongé dans la France du gouvernement socialiste et bref de Léon Blum, dans la France des communistes qui chantent « L’Internationale ». Rohmer est un véritable pince-sans-rire quand il met en scène toutes ces subtilités politiques des années d’avant la guerre, subtilités (politiques, esthétiques, hystériques) qui mèneront au pire.
 
    Fiodor (un Chaliapine du secret) nage dans cette eau socialo-coco-fasciste, une eau qui l’emportera malgré tous ses dons dont l’un des moindres n’est pas de croire qu’il est parfois plus habile de dire la vérité que de mentir, car on ne vous croit pas… L’ombre du Vérités et mensonges d’un autre grand auteur du cinéma, Orson Welles, passe, c’est un ange… Et les anges, maintenant, ils (ou elles) ont devant eux, sur le plateau de l’Empyrée, un type qui va savoir les observer, les écouter, les faire parler, les laisser se séduire…

Robert Lévesque
 

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