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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LE PROGRÈS, IL N’Y A QUE ÇA DE VRAI.

2010-01-21

    Alors que le prochain numéro de la revue 24 Images consacrera une bonne partie de ses pages à l’épineuse mais passionnante question de la distribution (en kiosques le 12 février, réservez votre exemplaire), deux événements ont, cette semaine, déjà mis l’affaire sur le tapis. C’est un article  du New York Times qui rapportait le premier, le nommant même, sans avoir peur des mots, une « révolution ». Tout commence à l’Université de Californie du Sud où Peter Broderick, un consultant, tient une conférence devant près de 200 jeunes cinéastes. Son powerpoint et ses nouvelles idées en avant, il y déclare notamment le net comme nouveau lieu de distribution cinématographique et les cinéastes eux-mêmes comme les maîtres directs de ce nouveau processus. L’avantage pour ces derniers ? Garder non seulement le contrôle « esthétique » sur leur œuvres, maîtriser le processus publicitaire en passant par YouTube, iTunes, Facebook et tous ces autres gadgets indispensables à notre vie moderne, mais surtout en récolter directement les fruits, sans avoir à en céder les droits à une compagnie plus ou moins intéressée par leur travail.

    Autant dire que l’idée intéresse. Notamment les cinéastes indépendants. Parce qu’honnêtement, on voit mal l’intérêt pour un James Cameron (non, nous ne commenterons pas ici les décevants résultats des Golden Globes, vous nous connaissez assez pour savoir ce que nous en pensons) de lancer son film tout seul comme un grand en direct de son garage. Mais dans le cas d’un cinéaste n’ayant qu’un accès, disons limité, aux ressources habituellement offertes aux cinéastes "rentables" (campagnes de marketing, matraquage publicitaire, etc…) et dont les films sont plus souvent qu’à leur tour traités par dessus la jambe par les grandes compagnies de distribution, le jeu semble en valoir la chandelle. D’autant que les dernières années ont été rudes pour le cinéma indépendant américain : ventes en chute libre, grands studios limitant, voir même coupant à la hache dans, leurs divisions indépendantes (voir le sort de Warner Independant Pictures, fermé il y a 2 ans et de Paramount Vantage, réintégré à la maison-mère peu de temps après) et films de grand mérite moisissant dans des voies de garage les condamnant à l’oubli.

    Le recours au bon vieux do-it-yourself, à l’auto-distribution, pourrait-il être la solution miracle ? À l’époque du Nouvel Hollywood, lorsque le cinéma indépendant américain prenait sa place sans demander son reste, il l’avait en tout cas été pour un certain John Cassavetes qui, mettant lui-même la main à la pâte, avait distribué tout seul comme un grand son inoubliable Woman Under the Influence, récoltant pas loin de 6 millions de dollars sur le territoire américain.  Beaucoup plus proche de nous, il y a  4 ans, c’était l’ami David Lynch qui goûtait à la méthode en distribuant lui-même, sans compagnie intermédiaire, son déroutant Inland Empire. Rayon national, Denis Côté et Rafaël Ouellet avaient également eux-mêmes assumé la distribution de leurs tout premiers États Nordiques et Cèdre penché. Tout cela sans évoquer les nombreux cinéastes plus anonymes ayant réussi le même pari.
 
    Et ces exemples d’auto-distribution réussie n’incluaient pas encore entièrement internet, ses lieux de diffusion sans frontière, sa solidarité aussi permettant de beaux exemples de promotion virale des films, son modèle réel et probablement viable de système de distribution alternatif géré par les artistes eux-mêmes. Car, il ne faut pas se le cacher, la salle de cinéma n’est plus aujourd’hui le seul endroit où vivre sa cinéphilie, où dénicher des découvertes. L’écran d’ordinateur a également pris sa place, qu’on l’approuve ou non. Et la nouvelle stratégie développée par M. Broderick tient bien compte de cette nouvelle réalité, plaçant au cœur de sa démarche le concept de « transmédias », assumant donc l’idée (empruntée à la technique de déclinaisons multiples d’un film inaugurée par la première série des Star Wars, sachant que, même si le premier film avait été distribué par la Fox, George Lucas, le malin, avait pris bien soin de garder pour lui les droits de merchandising et sur les éventuelles suites) qu’un récit peut aujourd’hui se développer sans aucune honte sur différentes plateformes.

    Si évidemment ce modèle implique un investissement toujours plus grand des cinéastes indépendants qui, il faut bien le dire, portent déjà énormément sur leurs épaules, on ne peut qu’espérer qu’il se développe encore de façon plus structurée afin que les films puissent rejoindre leur public sans être maltraités au passage. Il n’y a rien, aujourd’hui, de plus important. Et c’est là que le deuxième événement de la semaine vient d’ailleurs confirmer l’idée d’un passage de flambeau entre le cinéma dit traditionnel, dominé par les habituelles compagnies de distribution et le web comme nouveau lieu d’existence des œuvres artistiques, grâce à l’ONF, véritable pionnier dans l’utilisation du médium. Certes, les artistes n'y sont pas maîtres eux-mêmes du processus, mais le chapeau mérite néanmoins d'etre levé. Si, il y a un an, l’organisme ouvrait en effet son espace de visionnage en ligne (onf.ca) au public, si, il y a 3 mois, il en augmentait encore les capacités en le rendant disponible sur iPhone, et si le succès de l’opération est absolument incontestable (en 12 mois, 3.7 millions de films ont ainsi été visionnés), voilà qu’aujourd’hui l’offre se bonifie encore avec l’annonce de la mise en ligne de films en haute définition et en 3D, créant notamment un réseau de diffusion fiable et viable pour les grands mal-aimés de la distribution traditionnelle : le court-métrage et l’animation. Ainsi, en plus des 1400 films déjà disponibles gratuitement, 26 œuvres seront désormais disponibles en haute définition (parmi lesquelles Ryan de Chris Landreth, RIP : A Remix Manifesto de Brett Gaylor, Mon oncle Antoine de Claude Jutra ou Pour la suite du monde de Perrault et Brault) sur le onf.ca/HD, et 2 courts-métrages d’animation (Drux Flux de Theodore Ushev et Falling in Love Again de Munro Ferguson) en 3D (on peut commander des lunettes spéciales de visionnement au onf.ca/3D).

    Il ne faut évidemment pas être pessimiste et prédire du même coup la disparition des salles de cinéma. Le plaisir à découvrir un film sur un écran géant, plongé dans le noir, restera toujours aussi vif. Mais ce plaisir n’empêche pas de penser qu’il peut aussi y avoir de la place pour d’autres modèles de distribution, d’autres façons de faire vivre le cinéma, d’autres façons surtout de le rendre accessible. Car il n’y a rien de plus triste qu’un film sans spectateurs.
On n’arrête pas le progrès ? Tant mieux.

Bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (1)

  1. Bravo Helen, L'avenir des salles est aussi en cause ici... Pierre

    par Pierrre Pageau, le 2010-01-21 à 10h34.

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