Format maximum

Plateau-télé

PUZZLE STORY - par Robert Lévesque

2010-01-28

    Le mot puzzle vient de l’expression anglaise to puzzle qui signifie : embarrasser. Quand on a devant soi les 800 morceaux épars d’un paysage à reconstituer, on est bien embêtés, bien embarrassés en effet ; le plaisir viendra quand on aura réussi à les imbriquer tous l’un dans l’autre pour refaire une Nuit étoilée de Van Gogh ou une Plage de Trouville de Boudin. On est alors content, débarrassés du problème de reconstitution, le « casse-tête » réglé. On peut passer à autre chose…
 
    David « K. » Lynch, avec un rare génie cinématographique, un sens diabolique de la fabulation ouverte, mais fabulation plus incomplète que compliquée, est un fabricant de puzzle extraordinairement malhonnête. Ses films, en particulier sa grande et incomparable trilogie entreprise avec Lost Highway en 1997, poursuivi en 2001 avec Mulholland Drive et terminée avec le plus incompréhensible des trois, Inland Empire, sont autant de puzzles dont une main cachée – la main du diable, la sienne – aurait subtilisé, du tas initial, quelques morceaux dont l’absence empêchera toujours de conclure le paysage, de comprendre l’intrigue. Difficile de passer à autre chose quand le mot « fin » – sans signification – apparaît sur l’écran. Ô rage, ô désespoir, ô scénario ennemi…
 
    Et pourtant. Et pourtant. Qui, plus que David Lynch, peut encore nous intéresser à ce point-là au cinéma américain ? Woody, ça va toujours, on l’aime et on ne se casse pas la tête avec ses romances bourges. Cassavetes, il est bel et bien mort et les films de son fils sont des gravats. Les « grands », il n’y en a plus. Il reste Lynch, ce type allumé de Missoula, Montana, né en 1946. Un petit-fils dévoyé de Poe. Un as de la méditation transcendantale qui nous force à méditer en vain sur le mystère de ses histoires, sur l’illogisme de ses intrigues, sur ses rêves sans clés, ses puzzles impossibles à compléter.
 
    Lost Highway passe deux fois plutôt qu’une à la télé (bel effort pour nous aider à comprendre, mais…), ce sera sur ARTV les 29 janvier à 23h30 et 4 février 22h30. Vous ne me demandez pas l’impossible, tout de même ! Ce film ne se raconte pas. En ce sens, il répond de la définition idéale du roman que défend Kundera : l’impossibilité de le raconter. Ou alors, il nous faut du génie si on veut, non pas le raconter, ce film, mais, ce qui est pire, le résumer. Certains y arrivent : Angelo Rinaldi avait été atteint par le génie en résumant ainsi À la recherche du temps perdu de Proust : « un festin de nuit et la mort passe les plats ».
 
    Alors, puzzle ou cadavres exquis des Surréalistes (dont Lynch se réclame), voici des morceaux devant constituer Lost Highway : la route éclairée par des phares la nuit ; des cigarettes grillées dans le noir ; un message téléphonique annonçant la mort d’un dénommé Dick Lauren ; un type marié qui joue du saxo ténor au Luna Lounge ; des cassettes- vidéo reçues dans des enveloppes brunes non cachetées ; une chambre à coucher dans une maison à la Corbusier ; une baraque dans le désert qui brûle soudain ; la chambre 26 du Lost Highway Hotel ; un film porno que personne ne regarde ; un cas de rage au volant ; un maniaque sexuel éborgné qui agonise ; et des flics qui ressemblent à des coupables et dont l’un va dire à l’autre : « Je ne crois pas aux coïncidences malheureuses »…
 
    Bon. Il y a eu un meurtre. On le devine sur la bande vidéo abîmée. Mais qui est mort, qui a tué, qui paiera, ça, n’en demandez pas trop car les personnages se dédoublent et reviennent sous d’autres cheveux, la blonde, la noire, même puzzle ? Le type emprisonné et soi-disant amnésique (« je ne me souviens pas des choses comme elles sont arrivées ») est escamoté, allez ouste, en voilà un autre, plus jeune, plus beau, qui se retrouve dans la même cellule. C’est un mécanicien qui va en pincer pour celle qui était ou sera supposée morte, non ? Bref…
 
    À mon troisième visionnement, j’en étais toujours là, puzzle impossible à réaliser. Et David Lynch ne nous aidera pas, lui qui écrit, dans Mon histoire vraie (Éditions Sonatine, 2008), que, lorsqu’il travaillait à ce scénario, il était obsédé par le procès de O. J. Simpson et que « d’une certaine manière, le film est lié à ça ». Ouais… Le meurtre impuni, l’autoroute et le 4X4 blanc vu des airs qui file lentement, le gant déposé en cour qui est trop petit pour la menotte d’O. J… J’ai beau me fouiller la filière, je reste coi. Et je reverrai ce film pour sa magnifique trame musicale (au générique, Lynch est inscrit à l’item sound design), pour l’Apple of Sodom de Marilyn Manson et l’I’m Deranged de David Bowie…
 
Robert Lévesque

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.