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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

DRÔLES DE RÉACTIONS

2010-02-11

    Une fillette est violée et assassinée. Fou de douleur, son père s'enferme dans son mutisme pour échafauder un plan machiavélique : enlever le coupable et s'enfermer avec lui dans un chalet paumé au fin fond des bois pendant 7 jours. C'est sur ce scénario adapté par Patrick Sénécal (Sur le seuil, 5150 rue des Ormes) de son propre roman, et après son passage plus que remarqué au sein du merveilleux monde de la télévision (Minuit, le soir) que Podz a décidé de se lancer dans le grand bain. Paf. Comme ça, sans filet. Sur un des sujets les plus tendancieux du cinéma, un des sujets les moins bien traités aussi : la vengeance. C'est que Charles Bronson et son personnage de vigilante reaganien est déjà passé par là dans d'atroces nanars (l'inénarrable Death Wish en tête) dont l'atroce morale fait encore froid dans le dos. Mais ce serait oublier que Sean Penn (The Pledge) ou Roman Polanski (La jeune fille et la mort) se sont aussi frotté au thème, avec bien plus de nuances, bien plus de densité. Sans vouloir directement placer Podz au sein de cette jolie lignée, son Sept jours du Talion lorgne bien davantage du côté de la réflexion autour du Mal que d'une exploitation cruelle et barbare de la violence et du voyeurisme, en transformant frontalement le Mal en virus sans pitié qui, une fois attrapé, annihilera toute trace d'humanité chez le malade, le laissant exsangue et sans espoir.

    Pourquoi alors ces étranges réactions à son film? Pourquoi d'abord cette première interrogation, notée un peu partout à la fin des articles le concernant : mais pour qui est ce film? À qui s'adresse-t-il? Les Sept jours du Talion, par sa violence, son propos et sa mise en scène froids comme l'hiver aurait « raté » son but en ne ciblant pas assez précisément son public? Mais pourquoi ce besoin de caser un film dans une niche? Après tout, jusqu'à preuve du contraire, tous les films sont à la fois destinés à tous et à personne. C'est bien, d'ailleurs, ce qui fait la force du cinéma. Sa capacité à transcender les publics cibles, à surprendre, à ne pas se laisser ranger facilement, à se faufiler partout. L'argument d'un film dont les intentions ne seraient pas clairement établies en fonction de « son » public est dangereux. D'abord, parce qu'en suivant sa logique, on pourrait finir par admettre qu'un film qui ne rencontre pas son public est un film raté et que donc un film qui ne trouverait pas son succès en salles n'aurait, d'une certaine façon, aucune légitimité à exister. Bon vieux, et déprimant, débat de la réussite des films aujourd'hui mesurée à l'aune de leurs résultats de box-office. Mais ensuite, et peut-être surtout, parce que cet argument assimile le cinéma à un produit comme un autre. Un produit qu'il faudrait marketer, publiciser pour qu'il parle directement à ceux qu'il concerne, comme on crée des pubs de savon-vaisselle pour les ménagères de moins de 50 ans ou de bières pour les jeunes toy-boys de moins de 25 ans. Film et pub, même combat? Certainement pas.

    La seconde remarque soulevée par Les Sept jours du Talion semble tout aussi pernicieuse : le film serait « raté » (pour le dire vite) car il serait inutile. Un film qui ne servirait à rien. La belle affaire. Depuis quand, et surtout pourquoi, les films devraient-ils avoir une utilité? Bien sûr, on pourra toujours ressortir ce bon vieux documentaire d'Errol Morris, The Thin Blue Line en 1988, grâce auquel de nouvelles preuves avaient pu être apportées au procès de Randall Dale, évitant ainsi son exécution. Oui, là, le film avait été « utile ». Cas d'espèces, pourrions-nous répondre, tant le cinéma n'a jamais eu vocation à servir à quoi que ce soit. En quoi l'inutilité des Sept jours du Talion pourrait bien lui nuire? Reste qu'une différence essentielle semble être à faire : comme l'art en général, et même comme la critique elle-même (un autre débat, qu'on ouvrira bientôt si vous insistez), le cinéma est inutile. Ce qui ne veut absolument pas dire qu'il n'est pas nécessaire. Cette nécessité du cinéma est aussi variable que multiple : amuser, divertir, bien simplement, pour s'échapper le temps d'une projection, mais encore éveiller au monde, en faire découvrir un aspect inédit, jeter une lumière nouvelle, faire vibrer une corde encore dormante, secouer les consciences, créer un espace de réflexion…En ce sens, Les Sept jours du Talion est, au même titre que le Ruban Blanc, un film nécessaire qui ouvre les portes à la circulation d'une pensée sur la nature du Mal et ses éventuelles conséquences. Ne nous méprenons pas, la puissance d'évocation, la rigueur narrative et formelle d'Haneke et de Podz ne sont certainement pas à ranger dans le même tiroir. Il n'empêche que dans les deux cas, c'est bien dans la mise en scène dans deux films que se trouve toute la nécessité de leur propos. Dans leurs cadrages, leurs silences, leurs directions de la photographie, leurs mises en images laissant à la réflexion un espace suffisant et sans artifices pour se développer.

    Alors, non, Les Sept Jours du Talion n'est assurément pas un film « grand public », pas plus qu'il n'est utile. Il n'en reste pas moins un film nécessaire à tous ceux qui voudront bien s'y frotter, à tous ceux qui accepteront de le voir pour ce qu'il est : une occasion de regarder le Mal dans le blanc des yeux. On n'est bien sûr pas obligé de trouver ça agréable. Mais depuis quand le cinéma nous doit-il d'être agréable?

Bon cinéma

Helen Faradji

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