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Films de la semaine

FISH TANK - critique de Juliette Ruer

2010-02-18

VIVRE À VIDE

    Fish Tank ou la persistance réaliste du cinéma anglais. Ils ne sont pas les seuls, les Ken Loach et autres britanniques, irlandais et écossais, à regarder le monde les yeux grands ouverts. Mais leur approche est si aiguisée, si âpre, qu’on se demande s’il n’y aurait pas là une question de micro climat. Ou quelque chose dans la bière. Même Patrice Chéreau avait éclairé de façon plus crue les corps dans son londonien Intimacy.

    De cette dureté dans l’approche du sujet peut naître une poésie vive, un instant de douceur, une minuscule fleur de tendresse et même une étrange folie, comme chez Lynne Ramsay, par exemple. À travers la caméra de la réalisatrice Andrea Arnold, il va sortir de là une charge érotique et une sensualité nouvelle et très juste. On sentait déjà cette sueur dans Red Road, prix du jury en 2006 à Cannes. Ce film était fort d’un grouillement humain. Fish Tank, aussi gagnant du Prix du jury en 2009, est sensuel encore, mais de façon moins décousue, plus centrée sur sa protagoniste. Car tout repose sur les épaules de la très jeune Katie Jarvis, non-actrice. Elle joue pourtant Mia, une jeune fille de 15 ans, qui ne communique avec ses semblables qu’en hurlant et en aboyant des jurons. Elle vit avec sa mère, (l’excellente Kierston Wareing, version abîmée de Pamela Anderson, sublime dans It’s a Free World de Loach), et sa petite sœur, déjà blindée. Solitaire, Mia ne croise personne, et danse du Hip Hop. Elles habitent dans une tour de béton, où d’en haut, il y aurait presque une vue de carte postale. Dans Red Road, l’horizon avait aussi des couleurs à faire rêvasser les gens heureux. Mais seuls les spectateurs y sont attentifs; les protagonistes, eux, ne voient rien que le décor inchangé de leur misère. Arrive un matin le nouvel amant de maman, un type beau et souriant, l’air gentil (Michael Fassbender, déjà à épingler dans Inglourious Basterds et Hunger).

    Ce qui va arriver est prévisible. Mais parler de pédophilie rendrait l’approche soudainement clinique, morale, hors la loi. Or le monde présenté par Arnold est déjà à un stade avancé de solitude animale et d’abandon; les limites sont dépassées d’emblée. Comptent le présent et la satisfaction immédiate. Au réveil, la réponse au geste déplacé ne sera pas non plus réfléchie, mais dictée par la vengeance et la frustration. Ce qui permet une scène d’une tension énorme, d’une violence irrationnelle, où une fillette habillée en princesse sort déjà ses griffes.

    Le talent d’Andrea Arnold est de peindre un tableau de l’animal humain rejeté. Nous sommes hors des villes, loin d’un tissu urbain. Nous sommes dans une presque campagne, un coin éloigné de banlieue, où la nature est à deux doigts de reprendre ses droits sur les paumés. Il y a bien une rivière avec des poissons, un cheval attaché, des envolés d’oiseaux et des vagues qui battent une jetée; mais tout est vide. Le regard que l’on pose sur le paysage est celui de ceux qui ne voient rien. Et c’est à dessein que le paysage filmé ne dégage aucun sentiment, il n’est pas « chargé », mais au degré zéro de tout descriptif et de toute réminiscence. En cela, cela rappelle les vastes décors de Gomorra de Matteo Garrone, où les humains étaient aussi minuscules. Seuls, des couchers de soleil flamboyants réveillent quelques secondes Mia à la contemplation. Et nous à quelques instants de poésie. Voilà un cinéma qui reconstruit un réel avec une assurance artistique claire, et une vision politique et humaine précise.

Juliette Ruer

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