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AVEC UN TRISTE SOURIRE EN COIN - par Robert Lévesque

2010-02-18

    (Ce texte est extrait d’un article que j’ai signé en septembre 2009 dans « L’Oiseau-Tigre », la publication des Cahiers du théâtre français du Centre national   des arts dirigée par Wajdi Mouawad).
 
    Le meilleur (le seul) ami du magnat de la presse Charles Foster Kane, dans Citizen Kane, est le critique de théâtre de l’un de ses journaux, l’Inquirer de New York ; Kane l’appelle familièrement « Jedediah », c’est Leland son nom et ils sont copains comme cochons depuis le temps de leurs études ; Joseph Cotten l’interprétait.
 
    Orson Welles et Cotten (dans ce chef-d’œuvre absolu) y jouent une scène absolument admirable, âcre et suave à la fois, sur l’exigence, la fragilité et la dignité du métier de critique : revenu de la première de l’opéra Salammbô dans lequel Susan Alexander, la nouvelle maîtresse de Kane (jouée par Dorothy Comingore), fait ses débuts à Chicago dans un théâtre que le businessman lui a fait construire, Leland entreprend d’écrire sa critique pour dire à quel point la cantatrice est nulle. Le whisky fouettant mais agissant, il s’endort avant de terminer l’article.
 
    Kane, arrivé au journal, se glisse dans la salle de rédaction avec le rédacteur en chef qui, par-dessus l’épaule de Leland, lui lit quelques phrases : « miss Alexander, agréable mais dépourvue de métier », « impossible d’imaginer pire médiocrité », etc. ; Kane arrache la feuille du dactylographe et, avec un triste sourire en coin, achève lui-même l’écriture de la critique sans en changer le sens ni le ton. Puis il réveille Jedediah et lui dit : « Tu es viré ! ». Il lui signe un chèque de 25 000 dollars. Et il épousera sa fausse diva…
 
    Kane et Leland avaient été les meilleurs amis. Le soir de Salammbô, ils ne se parlaient plus depuis longtemps. Leland, pour s’éloigner de Kane, avait demandé d’être muté de New York à Chicago (s’il avait su !) et la brouille était profonde. Lui qui avait tant admiré la Déclaration de principes éditoriale (« Dire la vérité, informer honnêtement ») que Kane avait fait imprimer à la une de l’Inquirer en en prenant la propriété, obtenant d’en garder le texte manuscrit par-devers lui, il avait vu au contraire, avec le temps, son ami devenir ce si vorace et intéressé forgeur d’opinions publiques, il l’avait vu sans scrupules tendre ses filets de manipulateur politiquement ambitieux et totalement égoïste.
 
    Vieux, hospitalisé, Leland, qu’un journaliste vient interroger pour tenter d’éclaircir l’énigme du dernier mot prononcé par Charles Foster Kane (« Rosebud »), évoque l’épisode de la critique terminée par son patron, ce comportement apparemment magnanime (ou hautement amical) de son ancien boss. Il dit : « Kane a voulu prouver qu’il était encore honnête, mais, ajoute-t-il avec un triste sourire en coin, c’était lui qui le prouvait… ».
 
    Notons qu’au portrait d’un patron de presse à la volonté de puissance insatiable (un très gros PKP), Welles opposait celui d’un critique idéaliste et honnête…, ce Leland qui retourna par la poste, déchiré, le chèque de 25 000 dollars, et le manuscrit de la Déclaration écrit de la main de C. F. Kane.
 
    (On peut voir Citizen Kane sur ARTV le mercredi 24 février à 22 heures. Tourné en 1941, il est étonnant de constater que Welles y met en scène l’extrait d’un opéra nommé Salammbô alors que le seul opéra connu portant ce titre est celui de Moussorgski (1839-1881) dont le musicien alcoolique abandonna l’écriture en 1866 et qui ne fut créé qu’en 1980 à la télévision italienne et représenté en 1983 sur la scène du San Carlo de Naples).
 
Robert Lévesque

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