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KINO DIX - critique d'Éric Fourlanty

2010-02-25

VOIR 36 CHANDELLES

    Parti sur les chapeaux de roues en janvier 1999, alors que quelques Montréalais font le pari de réaliser un court métrage par mois jusqu’à la fin du monde, alors prévue pour l’an 2000, Kino a, depuis, produit 3000 courts métrages et s’est propagé dans 23 pays. Aujourd’hui, la fin du monde est prévue pour 2012 et Kino a dix ans. Dix ans de création, dix ans de résistance, dix d’images en mouvement, pour le meilleur et pour le pire.

    Comme toute célébration qui se respecte, ce DVD soulignant la première décennie de Kino a la mémoire sélective. Tant mieux pour nous. Sur 3000 courts métrages, on nous en propose 36, qui illustrent à merveille l’esprit et la lettre de ce collectif mouvant et multiforme qui a pour devise « Faites le bien avec rien, faites le mieux avec peu, faites-le maintenant ». Un superbe mot d’ordre qu’on voudrait voir adopter et appliquer plus souvent dans ce beau pays où « création » rime trop fréquemment avec « subvention ».

    Ludiques et inventifs, les films et le concept même de Kino incarnent plusieurs  idées fortes de notre temps : la recherche de sens, l’efficacité technique, l’opposition à l’inertie, la satisfaction immédiate, la cohésion sociale. Le plaisir.

    Tous les genres sont couverts. Fiction traditionnelle ou documentaire social, animation poétique ou rigolote, drame familial ou comédie de situation, drame d’horreur ou farce historique, satire d’infomercial ou réflexion philosophique : tout le monde y trouve son compte. Duras et Tarantino sont au rendez-vous, témoins de l’étendue de la palette et des facettes de l’imaginaire d’une génération (grosso modo entre 25 et 35 ans) nourrie d’images et de discours les plus divers. Seul domaine sous-représenté: l’expérimental pur à la Maya Deren, à la Michael Snow, à la Guy Maddin (sans parler de la quasi-absence de discours politique…) C’est dire le conformisme de notre époque – jusque dans cette relative marginalité qu’incarne Kino – et celui de la culture dominante (et à laquelle peu de nous échappent) qui est celle du continent sur lequel nous vivons…

    Autre aspect troublant : sur 36 films, seul sept d’entre eux sont réalisés par des femmes et deux sont coréalisés par un homme et une femme. Comme quoi, même dans cette mouvance parallèle qu’incarne Kino, dans cette volonté de démocratisation de l’image où les pouvoirs financiers et institutionnels n’ont pas leur mot à dire, c’est encore l’imaginaire masculin qui tient le haut du pavé. Troublant.

    Ceci dit, ne boudons notre plaisir: sur les 36 films proposés, impossible de ne pas en trouver 18 qui nous ravissent, d’une façon ou d’une autre. Entre le flash jouissif, la narration maîtrisée et la prouesse technique, il y a le bonheur de découvrir de vrais regards de cinéastes, dilettantes ou assumés, qui mérite le détour. Au-delà de chacun de ces 36 regards, c’est leur somme qui constitue un témoignage inévitablement éloquent et révélateur sur ce que nous sommes en ce début de 21e siècle, quelque part en terre d’Amérique du Nord francophone.

    Sur petit écran, l’esprit Kino se retrouve jusque dans la conception du DVD qui, par le biais des nombreuses interventions d'une sémillante animatrice, s’offre comme un dialogue avec le spectateur, un lien direct entre ceux qui font les films et ceux qui les regardent. Jusque dans les moindres détails (présentations des films, amorces de chaque chapitre du menu), la volonté d’abolir le mur entre « regardant » et « regardé », le désir de passer de l’autre côté de l’écran (fusse-t-il « petit »), sinon du miroir, est poussé à l’extrême. De plus, avec son iconographie à mi-chemin entre l’enseigne d’un tripot d’Amsterdam ou de la Nouvelle-Orléans et la rigueur des affiches soviétiques des années 20, l’habillage de ce double DVD, qui en donne pour son argent, est un régal pour les yeux.
Une expérience singulièrement jouissive.

Éric Fourlanty

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