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LE CINÉMA DE PAPI - par Robert Lévesque

2010-03-04

    Dans un vif et malicieux film suisse à l’affiche au Beaubien ces jours-ci et que je vous recommande (laissons la télé de temps en temps !), un film qui ramène un peu du vent espiègle et pas piqué des cantons des années septante (les Soutter, Tanner, Goretta – Les arpenteurs, La salamandre, L’invitation…), un film tourné en 2008 en noir et blanc et titré Un autre homme, troisième opus de Lionel Baier, une critique de cinéma lausannoise « établie », aussi hystérique et cruche qu’une Petrowski, lance à un collègue au sortir d’un visionnement : « les Chabrol, c’est devenu un sur deux, un réussi, un raté ». Elle ajoute : « On commence à oser gâteux, entre nous… ».
 
    Et tac pour le vieux Chabrol ! Vlan dans sa pipe ! Au patriarche, la jeunesse irrespectueuse ! Il est bien loin, en effet, le temps vague nouvelle du Beau Serge et des Godelureaux et celui vague seconde de Que la bête meure et du Boucher. Il a chopé bien des bêtises depuis. Il a glandé. Mais il a persisté. Avec un aussi long parcours, une aussi longue présence (52 ans de manivelle), depuis l’aventure entreprise à la fin des années cinquante contre « le cinéma de papa » avec l’argent de papa, Chabrol a eu le temps de creuser sa tombe, il s’y couche parfois, il ronfle dans le caveau, il éructe des Moteur ! et il tourne. Que voulez-vous, il n’y a que ça qui l’intéresse et encore, mais, en ami, on lui souhaiterait plus de temps à table, plus de rognons moutarde, plus de poulet à l’estragon qu’au vinaigre, et des plateaux de fruits de mer plutôt que des plateaux de tournage. Mais, bon…
 
    Chabrol est un sphinx bonhomme qui, goguenard, garde les yeux sur les « entrées » et signe une œuvre si variée qu’elle est irrésoluble. Illisible aux perspicaces. Il a pris tant de tournants (après la grâce du débutant brillant, la patte du commerçant satisfait, la faconde du pasticheur, la gravité du « scalpelliste » - Le Boucher, son chef-d’œuvre, l’aisance sentie du portraitiste de la vie en province, la malice rentrée de l’observateur sagace du bourgeois pompidolien, la routine de l’adaptateur tranquille et, dans le cas qui va nous occuper, le « nostalgo » attendri des années Vichy, le Chabrol d’Une affaire de femmes, qui met en scène le monde adulte qu’il a pu reluquer quand il avait dix, douze ans, comme le gamin de ce film, fils d’une maman qui devient faiseuse d’anges dans la France de Pétain…
 
    Isabelle Huppert, évidemment, sauva l’honneur en allant chercher le prix d’interprétation à Cannes en 1988. Huppert est bonne en tout et partout, faiseuse d’anges ou baiseuse d’enfer. Les enfants aussi sont excellents dans ce film car on sent qu’ils jouent pour tonton Claude qui devait leur donner des bonbons, la scène tournée ; ils donnent leur meilleur au papi. Le scénario est d’un convenu à la limite de l’ennui (tiré d’un roman écrit par un avocat, Francis Szpiner, qui a entre autres clients défendu l’empereur Jean Bedel Bokassa), et, hormis le jeu des acteurs qui est de bon niveau (sobre cocu François Cluzet, ardente désespérée Dominique Blanc, mais Marie Trintignant très mauvaise), le film se cherche et ne se trouve pas beaucoup…
 
    On entend au cours du film deux voix-off, celle du maréchal (nous voilà !) sortant du poste de radio, et celle de Chabrol qui est nettement plus sympathique. Le film a l’air de dire : tout est bien qui finit bien (l’avorteuse est guillotinée). On est à mille lieux d’un autre film sur ce sujet de la mère faiseuse d’anges, celui de Mike Leigh, Vera Drake, un film qui a tout ce qui manque à celui de Chabrol : la finesse, la justesse, le silence, le tragique.
 
    Une affaire de femmes, à TFO le mardi 9 mars à 21 heures. Pour la petite histoire, il s’agit d’un film qui a fait un mort à sa sortie. Un « pro-vie » lança une grenade lacrymogène au Miramar-Montparnasse pendant une projection. Un spectateur (dont on ne sait s’il mourait d’ennui) mourut en tout cas d’une crise cardiaque.
 
Robert Lévesque

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