Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

POLITIQUEMENT VÔTRE

2010-03-04

    D’abord un mea culpa. Sûrement possédée par un esprit malin, une plume coquine vantait ici même la semaine dernière l’excellente tenue, caustique et juste assez grinçante, des cérémonies de remises de Césars en France. Force est pourtant de constater après avoir souffert devant la 35e édition de ladite cérémonie que l’heure était plutôt aux blagues qui tombent à plat, aux silences gênés et au malaise généralisé. Pour dire, on se serait presque cru aux Jutra l’an dernier. La faute à une chimie inexistante entre Gad Elmaleh et Valérie Lemercier, un manque de fluidité absolue entre les séquences, une rigidité de chaque instant dont personne ne gardera un bon souvenir. Ça nous apprendra à vendre la proverbiale peau, etc, etc…

    Ceci étant dit, si la soirée a fort logiquement couronné Un prophète, plongée âpre et rugueuse au cœur de l’univers carcéral portée par deux acteurs survoltés (Niels Arestrup et Tahar Rahim, aussi impressionnants l’un que l’autre), si l’on a beaucoup glosé sur les pénibles épanchements d’Isabelle Adjani et sur sa récompense pour un tout petit rôle dans un tout petit film, on a peu évoqué ces mots rapides et confus, il faut l’avouer, prononcés par le héros de la nuit : Jacques Audiard. « Je veux profiter de ce moment pour parler des cinéastes sans papiers ». Éclat politique vite réfréné dont on n’aurait pas su davantage, n’eût été de cet article paru dans la livraison hebdomadaire des Inrockuptibles et qu’on pourra, miracle de la technologie moderne, consulter ici en aussi peu de temps qu’il n’en faut pour le dire

    C’est dans cet article qu’on en apprend donc un peu plus sur ce collectif, dont Jacques Audiard s’est fait le porte-parole public, et qui prône une intervention directe du milieu du cinéma dans les affaires publiques, sociales et politiques hexagonales, en l’occurrence, sur la question des travailleurs sans-papiers, autrement dit ces employés, tenus de payer des impôts, mais privés de tout droit et expulsables à loisir, selon le bon vouloir des autorités. Il y a plus de 4 mois, 6000 d’entre eux débutaient une grève. Pour les soutenir, début février, le collectif des cinéastes pour les sans-papiers (regroupant près de 300 personnalités du milieu parmi lesquelles Chantal Akerman,  Mathieu Amalric, Yvan Attal, Abdel Kechiche, Tony Gatlif, Claire Simon, Bertrand Tavernier, Laurent Cantet, etc…) lançait publiquement un appel « Nous les prenons sous notre protection » en signant notamment un manifeste appelant à la régularisation de leur situation avant de prendre leur seule arme connue, leur caméra, pour aller filmer, écouter, interroger ces oubliés sur le chemin de la justice et de l’équité. Au final, 10 heures de matériel, transformées en 3 minutes de film, On bosse ici ! On vit ici ! On reste ici ! qui trouvera la voie des salles françaises à compter du 10 mars et que l’on peut aussi découvrir sur le site web du collectif.

    Une initiative noble, louable, dépassant les bêtes clivages de « familles » de cinéma et les traditionnelles hypocrisies fielleuses. Une initiative qui conduit également à s’interroger sur la drôle de relation qu’entretiennent le politique et l’artistique. Par la nature même de son activité (proposer un regard sur le monde), un artiste ne saurait s’abstraire de toute relation politique au monde qui l’entoure.  Dieu sait pourtant qu’il semble y avoir bien longtemps que le cinéma, et notamment québécois, n’a pas servi d’outil politique, n’a pas été mis au service d’un engagement réel et tangible. Certes, on pourra bien citer le documentaire qui semble justement avoir fait de ce terrain laissé en jachère par le cinéma de fiction son terrain de bataille. Certes, les Hugo Latulippe et Richard Desjardins de ce monde continuent à porter le flambeau d’un cinéma décidé à secouer le cocotier d’une société endormie dans son propre conformisme, ses propres habitudes. Mais à part le Je me souviens d’André Forcier, véritable réflexion identitaire sur le Québec d’hier à aujourd’hui, force est de constater que le cinéma de fiction, notre cinéma de fiction, semble presque coupé de sa société, évoluant dans sa propre bulle faite de très beaux plans et/ou de gros bobos qui grattent, incapable de prendre son propre pays à bras le corps, insensible au pouls de ce dernier. Rien d’étonnant alors à ce que ce genre de collectifs n’existent pas ici, à ce que des regroupements de cinéastes ne voient pas le jour, prêt à dégainer leur caméra, lorsqu’un mouvement social se profile. Pour rendre à César, on pourra bien mentionner cette série de capsules anti-Harper initiées par les cinéastes Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier l'année dernière. Tentative certes louable, mais néanmoins bien timide au regard d’une initiative comme celle du Collectif des Cinéastes pour les Sans-Papiers.

    À cet égard, Polytechnique, grand gagnant de la course aux nominations aux prix Génie (on pourrait bien en parler, mais il suffit de lire la liste des nominations pour se gausser tout seul), se fait vite symbole de cette désaffection du champ politique par le cinéma. Sans évoquer ici sa qualité artistique, sujet d’un autre débat, reste en effet que le film de Denis Villeneuve semble incapable d’établir une relation politique avec la société qu’il dépeint, restant sans cesse dans le trauma lui-même, comme s’il n’était pas tout aussi important de dire que de ressentir (si l’on était cynique, on rappellerait que les larmes, c’est ce qui fait vendre, coco). Samedi, le journaliste Stéphane Baillargeon signait dans Le Devoir un article consacré à l’émo-journalisme, cette invasion du champ journalistique par les émotions personnelles et le « je », notant notamment au sujet de ces nouveaux « journalistes » : « C'est moins la réalité que sa perception sentimentale et sa relation émotive au réel qui forme le sujet du reportage. » À se demander si notre cinéma n’est pas lui aussi touché par le virus. L’emo-cinéma, une discipline d’avenir?


Bon cinéma

Helen Faradji

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.