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WELCOME - critique de Juliette Ruer

2010-03-11

FILM MIROIR

    En plein dans le mille. Même si vous n’avez pas une folle envie de voir Calais, la pluie, les yeux tristes de Vincent Lindon, ni d’entendre parler du problème numéro un en France; forcez-vous. Welcome en vaut la peine. Philippe Lioret  (Tenue correcte exigée, Mademoiselle, Je vais bien, ne t’en fais pas) a fait du très bon cinéma, ni moralisateur, ni enjôleur. Pas de faux semblant, juste du brut; un film droit comme une flèche, équilibré avec cœur et lancé avec assurance.

    Ce film a donné une perspective humaine à ce qu’on appelle un phénomène de société – les migrants illégaux coincés à Calais en France, qui veulent fuir vers l’Angleterre, mais qui restent dans des camps de fortune près du port. Malgré sa médiatisation, ce problème s’enlise dans le fait divers. Des familles entières s’éparpillent sur la côte, en attendant de pouvoir traverser. Mais ils passent doucement à l’oubli. Après ce film, pourtant, il y a eu polémique et dépôt d’un projet de loi pour dépénaliser le délit de solidarité. Le projet est rejeté, mais le pied est dans la porte. Dans le film de Lioret, on apprend que les habitants de Calais n’ont pas le droit de venir en aide aux illégaux. C’est ça, le délit de solidarité. Ne pas aider, fermer les yeux. Dans ces cas-là, la délation n’est jamais très loin. Et c’est ce qui arrive à ce prof de natation, Vincent Lindon, pointé du doigt et ennuyé par la police parce qu’il va aider un kurde de 17 ans à traverser la Manche. Le gamin veut aller retrouver sa belle, promise à un vieux cousin.

    Lioret a un scénario en béton, où personne n’est épargné. D’un côté, les illégaux avec leurs histoires de fuite, d’escroquerie, de mort, de brutalité policière, et de culture patriarcale qui bloque encore les destinées des Roméo et Juliette d’aujourd’hui. De l’autre, les Français coincés dans des quotidiens de travail, de divorce et de solitude qui doivent fermer les yeux sur la souffrance des autres et qui sont paumés dans une France qui se ferme les yeux. En filigrane, les vieilles horreurs de la Gestapo reviennent. Les flics débarquent sans mandat chez Lindon pour voir si le jeune Bilal n’y serait pas. Le commissaire n’a aucun pathos, juste des ordres à suivre. Et le voisin surveille.

    Même en DVD, la force de frappe est immense. Film gris, film d’eau, de la piscine à la mer et de la pluie aux larmes, Welcome baigne dans un univers de ciel du Nord. C’est plombé d’avance, et une magnifique image vient servir cette fiction. Impossible de rester impassible, de ne pas craindre le dénouement, de ne pas se révolter, de ne pas admirer aussi cette progression intelligente qui va de la souffrance égoïste d’un homme fraîchement divorcé (qui veut impressionner son ex en aidant un illégal), à la révolte humanitaire de ce même homme. On part du détail pour aller vers l’universel.

    Welcome n’a pas la raideur hurlante du réalisme anglais, ni le procédé à fabriquer des larmes du drame américain; c’est du provincial français sérieux et calme. On peut s’en sortir sans larmes, mais certainement pas sans hargne.

    Le reportage en supplément, entrevues et visite du tournage, corrobore cette impression : tout dans ce film était une évidence. Scénario admirable, équipe de tournage impliquée, réalisateur passionné et acteurs très bien dirigés. Vincent Lindon passe derrière le personnage. Il a rarement été aussi bon. Et les deux jeunes non acteurs, qui jouent Bilal et Mina, font le poids. Impressionnant. 
Même si ce film est passé aux oubliettes lors des Césars, il forme avec Un prophète et Le jour de la jupe, un trio représentatif du fait Français en ce début de millénaire. Le cinéma est encore un très bon miroir.

Juliette Ruer

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