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Films de la semaine

UN PROPHÈTE - critique de Gilles Marsolais

2010-03-11

UNE FAÇON PEU COMMUNE DE FAIRE SES CLASSES

    Rarement à Cannes un film aura provoqué une telle unanimité sur ses qualités, autant auprès de la presse étrangère que dans les médias français. Un prophète de Jacques Audiard, qui s’impose comme un réalisateur majeur du cinéma français, laisse le spectateur pantois au terme de ses deux heures trente de projection qui filent à la vitesse de l’éclair.

    Pourtant, il ne s’agit, en apparence, que d’un film de genre, que d’un autre film de prison. En effet, Un prophète ne raconte rien de plus que l’histoire de Malick, 19 ans, petit truand analphabète d’origine arabe condamné à six ans de prison on ne sait trop pourquoi, qui rapidement tombe sous la coupe d’un groupe de prisonniers corses qui fait régner sa loi à l’intérieur du pénitencier. Mais le destin de Malick, finalement hors du commun, et surtout la manière dont Jacques Audiard en rend compte distinguent son film du lot et du simple film de genre.

    D’abord, il y a la façon habile de négocier avec la durée. Ce récit d’apprentissage débute par une série de très courtes séquences, ne retenant qu’un geste d’une situation donnée, comme le ferait Bresson, sur la faute, l’installation et le séjour en prison de ce nouveau pensionnaire, afin d’en arriver à l’essentiel. Fin du prologue qui est à lui seul une pièce d’anthologie sur l’ellipse au cinéma et qui, d’entrée de jeu, nous indique qu’il faut lire les films de Jacques Audiard, et celui-ci en particulier, au-delà de l’imprégnation réaliste de leurs images pour en mesurer la richesse et la complexité. L’effet de contraste n’en est que plus efficace dans la suite du film qui, sans s’y complaire, décrit franchement le climat de violence et d’humiliation propre à ce milieu, incluant la corruption des gardiens. En prenant le temps qu’il faut, il s’emploie à mettre en évidence le comportement et les stratégies de survie de ce garçon intelligent qui, grâce à sa faculté d’adaptation, en se fiant à son instinct (ses dons de «prophète») et en utilisant la force de l’adversaire, ressortira transformé et grandi de cette expérience de vie qui aura débuté sur un rite d’initiation (à la lame de rasoir) particulièrement éprouvant. La mise en scène dose habilement les moments de calme et de tension, s’autorisant même un débordement plus délicat vers l’imaginaire trouble de Malick, tourné vers le futur, mais le plus souvent la caméra alerte traque les personnages au plus près, pour capter le moindre reflet dans le regard ou le moindre frémissement de peau qui comptent dans l’univers clos d’une prison.

    À la base de cette réussite : un scénario sans faille, la marque de commerce de Jacques Audiard. Depuis Regarde les hommes tomber qui l’a imposé comme réalisateur en raflant le César du meilleur premier film (1994) – un film de genre a priori apparenté à la série noire, mais qu’il aborde avec la distance voulue et qui est le lieu, lui aussi, d’un glissement de sens généralisé – ses films, dont il est aussi le scénariste, se distinguent d’abord par la structure maîtrisée du récit et la qualité des dialogues. D’où le fait qu’il ne compte que cinq réalisations à son actif en quinze ans. Pour filmer ce passage à l’âge adulte, thème récurrent chez lui, pour saisir le mouvement souterrain de cet être solitaire qui est en train de se réaliser, de patiemment s’accomplir en tissant sa toile à la barbe de ceux qui pensent le mâter, il faut aussi un acteur crédible (Tahar Rahim) non brûlé par des rôles précédents marquants. L’impact produit par Un prophète est aussi imputable au talent d’un jeune acteur inconnu, qui impose son personnage d’une façon stupéfiante, en s’exprimant davantage par le silence que par la parole. Il est si juste que ce personnage, tout en nuances derrière sa part secrète, en arrive à méduser autant le spectateur que ses compagnons de détention.

    Jacques Audiard traite sur le même pied le passé et le présent, l’imaginaire et la réalité. Ici, il désigne la prison comme métaphore de la société, à telle enseigne que Malick, à l’occasion de ses sorties en ville, en arrive à considérer comme équivalents le dehors et le dedans, et que dehors il met en application les leçons apprises en dedans. Il parvient ainsi, au terme de son parcours initiatique, à prendre en mains son destin, au mépris du modèle que la prison, cette prétendue école de redressement, était censée lui proposer.

Gilles Marsolais

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