Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LES INTERNETS

2010-03-18

    C’est un peu comme devant tout : on peut choisir de voir le verre à moitié vide ou à moitié plein. Et bien que les Internets aient trouvé leur place dans nos vies depuis maintenant un certain nombre d’années, le choix reste le même : grand dépotoir à cochonneries dont personne ne sait réellement quoi faire ou merveilleuse manne à idées nouvelles et à révolutions potentielles ? Un peu des deux, mon général. Forcément.

    À utiliser sa loupe, un exercice qu’il faut faire de temps en temps pour ne pas passer sa semaine idiot, et à bien regarder le petit monde du cinéma cette semaine, la schizophrénie des Internets apparaît encore plus flagrante. Le noir et le blanc sur le même écran. Le yin et le yang entrelacés derrière les pixels. Le jour et la nuit sur la même bande passante.

    Pour ne pas se déprimer d’emblée, cela viendra bien assez vite, commençons par le joli. L’enthousiasmant. La nouveauté. Qui, comme d’habitude ces derniers temps, vient encore une fois de notre bon vieil Office National du Film. Pionniers et visionnaires dans l’utilisation du web pour la promotion du cinéma, les amis de l’ONF. Qui l’eût cru ? Que les méchantes affaires de compressions budgétaires, coupures et autres ratiboisages de leurs rangs créatif semblent loin (pas de méprise, par contre, l’arbre ne fait probablement que cacher la forêt). Rayons bonnes nouvelles, on apprenait ainsi au cours des dernières semaines le lancement d’Écologie sonore, un documentaire web s’intéressant à la pollution sonore et à notre relation au silence. Conçu par Hughes Sweeney, Nicolas Saint-Cyr et l’agence Toxa, le film interactif – c’est nos choix de spectateur-internaute qui déterminent le parcours de la ballade proposée - se décline en 4 volets sonores intégrant une quinzaine de portraits vidéos (ville, depuis le 11 mars, banlieue dès le 15 avril, nature à partir du 15 mai et ermitage le 15 juin) et peut être découvert exclusivement ici. C’est d’ailleurs toujours dans cette idée d’un investissement intelligent du réseau virtuel que l’ONF annonçait également cette semaine que la première du film The Socalled Movie, un documentaire sur le musicien canadien Socalled, aurait lieu à compter du 16 mars sur YouTube, mais uniquement pour les cousins yankee. De notre côté, il faudra attendre que le film trouve le chemin des salles quelque part au printemps avant d’envisager une telle première.

    Une bizarrerie, oui, mais qui n’empêche pas l’enthousiasme. Le web comme nouveau lieu de création, aux mille possibilité, mais aussi, voire surtout, comme nouveau lieu de distribution (on sait les difficultés que connaissent la diffusion de films dans les salles traditionnelles) : pourquoi en effet ne pas s’en réjouir ? Après que tout, que le cinéma ait aussi sa place sur le web, qu’il l’investisse comme un seul homme et y existe avec les mêmes exigences de qualité et de rigueur qu’on attend du cinéma ancien modèle, qu’il devienne accessible à tous, sans discrimination régionaliste ou frilosité de distribution, n’a absolument aucune raison de décevoir.

    Sur le papier, oui, re-oui et encore oui. Sauf qu’il reste un revers de la médaille qu’il fait beaucoup moins plaisir de regarder. Celle du discours entourant ce nouvel essor du cinéma sur le web. Ou plutôt de la pauvreté croissante de ce discours. Certes, il existe, pour se rassasier, de magnifiques espaces cinéphiles comme celui ouvert par The Auteurs, sorte de communauté mondiale où l’on peut se faire stimuler les neurones en jasant Pialat ou Scorsese en toute tranquillité. D’autres aussi. Mais si l’on parle du tout-venant, de cet espace critique que l’on imaginait naïvement, aux débuts des Internets, s’étendre et s’étendre encore, pour créer ce fameux lieu d’échanges dont on rêve et où le dialogue n’en finirait plus de finir autour des films, des cinéastes, des œuvres. En lieu et place du beau rêve, de l’arrogance, de l’insignifiance, de l’incompétence, de l’agressivité. Mais aussi, une sérieuse entaille dans la valeur du métier de critique, tant dans les médias écrits que virtuels. La quantité a bel et bien pris la place de la qualité, le buzz constant de voix s’exprimant sur le net bourdonnant sans relâche au point de ne plus laisser émerger qu’un dangereux brouhaha d’opinions sans fondement (à ce sujet, certes un peu paranoïaque mais néanmoins préoccupant, on ne saurait trop vous conseiller la lecture de cet article de David Rooney, du Guardian commentant le récent licenciement de Todd McCarthy, chef de section cinéma et de David Rooney, chef de section théâtre, par Variety et pointant sans complaisance le réel danger à voir notre monde de plus en plus privé de toute pensée critique au profit d’une parole-cinéma mise au service de la publicité et du marketing). Schizophrène, qu’on disait. Réjouissances d’un côté, grosse trouille de l’autre. Mais il serait inconséquent de ne pas penser les deux aspects du problème en même temps. Car un cinéma en santé, voyageur, cabriolant avec fougue partout où il peut passe aussi par une critique en santé. Aucun doute à avoir là-dessus. L’existence d’une pensée cinéma solide et cohérente, juste et pertinente, ne se contente pas de mettre des bâtons dans les roues des gentils distributeurs et artisans, elle est aussi ce par quoi le cinéma se construit petit à petit, évolue, se dessine, existe aux yeux de l’histoire. Fut un temps où André Bazin disait : « la critique est la conscience du cinéma et le cinéma lui doit d’avoir conscience de soi-même ». Une leçon qu'il ne faudrait pas oublier. Surtout aujourd'hui


Bon cinéma

Helen Faradji

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.