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MALLE, MOREAU ET MILES… - par Robert Lévesque

2010-03-25

    1957. Louis Malle avait 25 ans et il allait tourner son premier film de fiction, un film noir avec des flingues. Jeanne Moreau, elle, avait 30 ans et déjà 20 films dans le corps, des Decoin, des Berthomieu, des Patellière, mais tout de même un Jacques Becker (Josy dans Touchez pas au grisbi) et, de toutes façons, sa célébrité naissante venait du théâtre (Le Cid, Lorenzaccio et Le prince de Hombourg avec Gérard Philipe en Avignon). Miles Davis, lui, il avait 31 ans et passait par Paris, c’était l’après-guerre, rue de Seine, Hôtel de La Louisiane sur le toit duquel il faisait jouir sa trompette quand Gréco se faisait bronzer…
 
    Avec l’écrivain (et hussard) Roger Nimier, qui s’occupait alors de « gérer » le cas Louis-Ferdinand Céline chez Gallimard (Céline qui insultait le patron comme du poisson pourri pour entrer dans la Pléiade avant de clamser), Louis Malle, qui venait de faire une mouillure documentaire avec le commandant Cousteau (Le monde du silence) avait eu l’idée d’adapter un polar de Noël Calef (un peu oublié, celui-là), un polar dont le titre était superbe, en soi un programme : Ascenseur pour l’échafaud. Malle pensait très fort H & B, Hitchcock et Bresson, pour suspense et climat.
 
    Lui et Nimier (le plus vieux de l’équipe à 32 ans), accompagnés (excusez du peu) du prince Napoléon Murat (descendant du Maréchal de France roi de Naples, fusillé en 1815 en Calabre) qui jouait quelque chose de peu défini entre le producteur et le mécène, ils donnèrent rendez-vous à mademoiselle Moreau dans une brasserie du boulevard Saint-Germain. La future égérie de la Nouvelle Vague jouait alors, sur fond de scandale, La chatte sur un toit brûlant au Théâtre Antoine avec Paul Guers et, entre autres, Maurice Dorléac, le papa de Françoise, la frangine de Catherine Deneuve que Truffaut allait suavement appeler « Framboise » quand il tournera avec elle, sept ans plus tard, La peau douce
 
    Malle a raconté cette première rencontre avec la Moreau : « Jeanne devait traverser une période pénible : elle se cachait derrière des lunettes noires et avait assez de mal à suivre la conversation ; on avait l’impression qu’elle était dans un monde à elle, très compliqué. Immédiatement, nous avons senti qu’elle dégageait un poids dramatique extraordinaire et que sans que rien de bien important se soit passé au cours de ce déjeuner, mis à part un violent orage qui convenait parfaitement à l’atmosphère, nous avons tout de suite pensé qu’il fallait absolument que ce soit elle qui joue le rôle ». Les cafés bus, elle avait dit oui.
 
    Le film se fit, s’ouvrant sur un gros plan d’elle au téléphone, ses yeux, sa bouche et puis sa voix, cette voix incomparable de Jeanne Moreau aujourd’hui encore pleine de ses chaleurs, ses sourires soudains, ses plongées inquiètes, cette voix musique de chambre obscure qui sera celle, mais ensoleillée, de la Catherine de Jules et Jim, celle, enténébrée, de la Célestine du Journal d’une femme de chambre, et celle, dérivante, de la Lidia Pontano de La Notte… Le film se fit donc et obtint le prix Louis-Delluc 1957.
 
    Aucun film n’a sa musique autant rivée au corps, si l’on peut dire. Le long solo de trompette de Miles Davis qui le traverse, solo qu’il improvisa et enregistra directement aux studios d’Epinay en regardant les images défiler, en est la colonne vertébrale, et la bougie d’envoûtement. Malle l’avait entendu jouer dans un club de Saint-Germain-des-Prés, cet Américain débarqué dans le Paris des existentialistes. Il l’embarqua dans l’aventure de l’ascenseur. Sans Miles et son bugle, ni Malle ni Moreau n’auraient atteint à ce point les hauteurs langoureuses et fatales menant à… l’échafaud.
 
    Ascenseur pour l’échafaud ce jeudi 1er avril sur TFO à 21 heures.

Robert Lévesque

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