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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

L’HOMME QUI AIMAIT LES FEMMES

2010-03-25

    C’est drôle de voir comment tout est déjà là au début. Comment dans les premiers balbutiements, on peut déjà tout deviner. Comment dès ses premiers pas de metteur en scène, dans le court L’interview (palme d’or du court-métrage, on ne se refuse rien), Xavier Giannoli laissait déjà transparaître ce qui allait faire le sel de son cinéma (le seul?, oui, probablement) : son amour des actrices. Dans ce film, le jeune homme n’avait pas choisi la plus anodine. Ava Gardner, rien qu’elle, qu’un journaliste se mettait en tête d’interviewer. Toute une mission. Le passage au long confirmera. Laura Smet révélée, dans sa fougue de jeune fille animale et blessée, dans Les corps impatients, Ludivine Sagnier plus tard dans Une aventure, avant que son œilleton ne s’embrase pour la force délicate de l’unique Cécile de France, dans Quand j’étais chanteur : toutes invitées qu’elles y étaient, les filles se sont imposées sans complexe dans ces univers. Bien sûr, tous ces films laissaient aussi leur place aux anti-héros, Nicolas Duvauchelle et Gérard Depardieu, notamment, étant chargés d’incarner ces hommes au bord de la crise de nerfs, laissés sur le bas-côté de la réussite. Mais ce sont elles, actrices aimées, femmes désirées, qui ont assuré les épines dorsales de ces récits, redonnant à ces hommes les coups au cœur nécessaires pour les faire avancer.

    Sur le même principe, À l’origine, présenté en compétition au dernier Festival de Cannes, récit des aventures d’un chantier d’autoroute dans une petite ville de province française, vient temporairement ensoleiller le destin d’un arnaqueur aux nobles ambitions (François Cluzet, égal à lui-même) par la présence de deux femmes en or : une mairesse prête à croire naïvement le premier venu pour redonner espoir à son village accablé par le chômage (Emmanuelle Devis) et un petit bout de fille bravache et courageuse qui rêve de place au soleil (Stéphanie Sokolinski). Mais cette fois, ce sont aussi la singularité de ces deux actrices, irréductibles à des rôles si sommaires, si manichéens, qui viennent transcender le film, laissant apparaître au grand jour, peut-être encore plus clairement que d’habitude, toutes les limites du cinéma de Giannoli. Un cinéma illustrant sans mise en scène (ou si peu), paralysé par ses propres intentions et ses dialogues sur-signifiants, étouffé par sa dimension ethnographique, par ses ambitions de peinture sociale à message (dans le cas d’À l’origine : le mensonge, c’est mal, mais pas autant que le chômage et la pauvreté). La condescendance n’est heureusement pas de la partie, mais cela n’empêche pas le regard du cinéaste de se noyer dans son propre populisme, dans sa propre volonté de redonner au forceps sa place en haut de l’affiche à la France d’en bas.

    Mais Giannoli est malin et semble avoir compris depuis longtemps que les faiblesses d’un scénario pouvaient se laisser oublier en laissant à ses acteurs, et surtout actrices, le soin d’endosser l’intérêt du film sur leurs jolies épaules. Jusqu’ici, les choses s’étaient déroulées sans trop d’anicroches, l’écran de fumée proposée par les purs sangs du jeu choisis par le cinéaste fonctionnant à plein. Avec Stéphanie Sokolinski, et surtout Emmanuelle Devos, récompensée pour ce rôle d’un césar du meilleur second rôle féminin, les choses ne sont plus si simples. Car, drôle de paradoxe, ce sont elles qui à la fois portent le film, le font exister, respirer, déborder, mais elles aussi qui le font chavirer. Dans le cas de Devos, l’ambiguïté est encore plus flagrante. Comme si elle était à la fois l’ossature et le coup de poignard dans le dos du film. Son héroïne et sa Némésis. C’est qu’Emmanuelle Devos, atout maître de la famille Desplechins (il faut revoir Rois et reine) est loin d’être une actrice comme les autres. Grande liane à la voix haut perchée, semblant toujours comme en équilibre entre l’hilarité et la tragédie, le sensuel et le cérébral, elle fait partie de ces rares comédiennes à la grâce et au charisme profondément singuliers. Le genre exact qui peut vampiriser un rôle. Le genre exact qui ne peut se laisser enfermer dans un personnage trop sommaire, qui, malgré elle, semble déborder des carcans trop étroits, comme celui que lui impose cette mairesse naïve et volontaire, vaguement dépassée par les événements. Le genre exact qui ne demande qu’à palpiter sous l’œil d’un maître. Ce ne sera pas celui de Xavier Giannoli.

Bon cinéma

Helen Faradji



 
 

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