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L’ENFER C’EST (POUR) LES AUTRES - par Robert Lévesque

2010-04-01

    Était-ce un des effets secondaires des années de guerre ? On se préoccupait de l’enfer, d’en sortir ou d’y aller, dans les premières des années 40. Le diable faisait recette. Jules Berry l’incarnait si bien dans Les visiteurs du soir de Carné, vieux diable des siècles anciens, truc pour déjouer la censure, que le film obtint le « Grand prix  du cinéma français » pour la saison 1941-1942. En 1944, au théâtre, Sartre ne le personnifiait pas dans son Huis clos chic et de goût amer, mais nous présentait son majordome devant qui arrivaient les morts frais et dispos (pour une conversation de fond !). La pièce était trop écrite, plus cérébrale que théâtrale, mais on la joue encore aujourd’hui…
 
    Un an avant que le très français philosophe bigleux nous situe son drame infernal dans une antichambre des grills éternels (la première eut lieu en mai au Vieux-Colombier), Ernst Lubitsch, à Hollywood, avait signé un film magnifique et drôle dont le point de départ était l’arrivée d’un homme à la porte de l’enfer, un homme qui se croyait destiné à la géhenne, vu sa vie de noceur, mais dont le portier allait se méfier au point de lui refuser l’entrée pour le détourner vers le ciel malgré que le film, magnifique, je le répète, et drôle, ait pour titre Heaven Can Wait
 
    Lubitsch était un Juif allemand que Mary Pickford avait débauché des studios berlinois bien avant que l’enfer fasciste s’installe là-bas à demeure, elle lui avait mis le grappin dessus en 1921 alors qu’il était venu en Amérique présenter La femme du pharaon, du cinéma bien ordinaire… La Canadienne, surnommée « la petite fiancée de l’Amérique »,  avait pressenti le talent de Lubitsch et celui-ci était donc revenu aux USA dès 1922 pour lui mijoter une Rosita (Rosita chanteuse des rues, sorti en 1923) qui fit un triomphe. Dorénavant, Lubitsch allait compter. Cinéaste bankable. Il deviendrait surtout un inégal mais brillant cinéaste, badin et satiriste à la fois, bref amusant quoique cynique mais pas trop... La « Lubitsch Touch ».
 
    En 1943, donc, alors que sa carrière achève (il mourra en 1947 à 55 ans), Ernst Lubitsch  adapte une pièce de théâtre de Laszlo Bus-Fekete (Sartre l’avait-il lue ?) qui propose cette situation fabuleuse de l’homme mort arrivant à la porte de l’enfer, bien fringué, prêt à tout, vie faite, avenir à négocier, et plus si affinités… C’est Don Ameche qui joue ce client de l’enfer, cet Henry Van Cleeve qui a trop aimé les femmes et trompé si habilement la sienne (jouée par la belle mais sans plus Gene Tierney). Le film est savoureux, et il n’a rien à voir avec la romance convenue portant le même titre que tourna Warren Beatty en 1978.
 
    Louche aux yeux du bouncer de l’enfer, qui se méfie d’un bel homme comme ça qui prétend mériter les grandes flammes après avoir trop consommé les grandes blondes, Henry Van Cleeve, New Yorkais du tournant du siècle (du 19e au 20e), résident de la 5e Avenue, va devoir subir un interrogatoire, une révision de sa vie, ce qui permettait à Lubitsch de brillamment se lancer dans le flash back chronologique (le film, comme la pièce de Bus-Fekete, est ponctué des anniversaires de Van Cleeve) et de nous séduire avec le portrait d’un homme à femmes absolument gentil, affable, bon fils, bon père, qui, s’il trompa ses belles contemporaines, les rendit toutes heureuses… Bref, le gorille du diable lui refuse l’entrée, l’enfer c’est (pour) les autres… Suave.
 
    Vous allez sourire assez longtemps si vous regardez (les couleurs sont magnifiques, du grand technicolor) ce Heaven Can Wait le lundi 5 avril sur Télé Québec à 21 heures. Pour vous convaincre de l’incroyable légèreté de l’être Lubitsch, sachez qu’il est le premier et le seul à avoir fait sourire Greta Garbo à l’écran, c’était dans son Ninotchka de 1939, autre exemple de sa touche…
 
 Robert Lévesque

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