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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

A QUOI SERVENT LES JUTRA?

2010-04-01

    La « mise en scène » des frères Pilon. La lueur de terreur dans les yeux de Patrice L'Écuyer vers la moitié de la soirée. La chanson des Boys entamée avec conviction, mais néanmoins étrangeté, par les 5 nommées au Jutra de la meilleure actrice. La margarine-vedette. La bande-annonce de la carrière de René Malo. Les numéros de présentation retombant comme des soufflés mal préparés les uns après les autres. La gifle. On ne compte plus les moments de malaise qui ont ponctué cette 12e édition des prix Jutra. Une soirée qu'on a voulue festive et de bon ton, mais qui s'est au final révélée aussi sinistre que soporifique. Une soirée qui devait également venir couronner le nouveau système mis en place pour faire taire les grognons (au lieu d'être désignés par leurs pairs, les finalistes, passés à 5 cette année dans plusieurs catégories, étaient cette fois choisis par un comité de 18 personnalités indépendantes), mais qui n'a peut-être soulevée qu'encore plus vivement la question qui fâche : à quoi servent les Jutra?

    Comme toute cérémonie qui se respecte, le premier objectif des Jutra est des plus évidents : célébrer le cinéma national tout en divertissant le badaud afin qu'il éloigne sa main de la dangereuse zapette. On nous l'a d'ailleurs assez seriné dimanche soir : on était là pour fêter le cinéma québécois, c'était une soirée de gala et autres jaillissements de champagnes et confettis. A priori, on pourrait se dire qu'avec 954 000 spectateurs rivés à la soirée diffusée en direct de la Tohu, le pari a été gagné. Sauf qu'il suffit d'être allé faire un tour sur Facebook, Twitter ou n'importe quel autre réseau social moderne pour réaliser que la mission a été tout sauf accomplie. Des plus désobligeants aux plus ennuyés, les commentaires n'ont en effet pas laissé de doute : la soirée a déplu, minute par minute, numéro par numéro. Car la réalité est bien celle-ci aujourd'hui : les chiffres de cote d'écoute ne suffisent plus à constituer un indicateur valable de ce qui ou non fait vibrer les spectateurs. Désormais, les grands spectacles se doublent aussi, et peut-être même surtout, d'un deuxième spectacle, parallèle et virtuel : celui qu'offre la réaction en direct de ces spectateurs-internautes à la bouillie qu'on veut leur faire avaler. Reste de cette constatation une vraie déception. Car, en soi, l'idée de savoir que le gala a failli à son mandat de dérider n'a que peu d'importance. Celle de voir notre cinéma aussi mal fêté, aussi mal encouragé, aussi mal soutenu déjà plus.

    C'est en effet là que le bât blesse peut-être le plus : dans le manque de considération sidérant dont cette soirée anti-pétillement a pu faire preuve à l'endroit de ce cinéma qu'on disait vouloir chouchouter. Deuxième objectif, deuxième échec : souligner l'excellence artistique de notre production annuelle. Car bien honnêtement, l'avez-vous vu, vous, votre cinéma pris au sérieux? L'avez-vous entendu, vous, une mise en valeur de ses qualités artistiques, de son foisonnement, de sa créativité, de son audace? L'avez-vous déniché, vous, un discours sur ce qui fait sa richesse artistique ou sa spécificité identitaire? Certes, on aura bien parlé dollars, de long en large et en travers. On aura aussi exhorté les ministres présents à donner plus, encore plus, toujours plus. On aura aussi enchaîné les galipettes scriptées avec les pieds. Mais le reste, ce truc élitiste qui fait fuir les bonnes gens (l'art, cet infâme machin de vieille douairière snobinarde), lui a-t-on vraiment laissé une place? Pas en tout cas dans les nominations ayant, malgré la présence du Jour avant le lendemain, totalement ignoré cette frange plus réflexive, plus esthétique, plus poétique de notre cinéma. Pas non plus dans ces hommages bâclés à Pierre Falardeau et Gilles Carle, dont l'héritage méritait tout de même mieux qu'une Isabelle Boulay hurlant les « tubes » de leurs films à pleins poumons. Les organisateurs ne sont d'ailleurs pas les seuls à blâmer. De nos artistes et artisans, on s'attendait aussi à un petit mot. Oh pas grand-chose, peut-être une simple mention ou un gracieux clin d'œil à un cinéma peut-être passé, mais qu'il nous appartient à tous de garder vivant.

    Car de cet intérêt pour l'aspect moins mercantile des choses, de cette célébration d'un art plus que d'une industrie dépend aussi la troisième utilité supposée de ce genre de soirée : inscrire notre cinéma dans l'Histoire. Créer ce soir-là sa mémoire. Si le prix du meilleur film attribué à Xavier Dolan pour J'ai tué ma mère peut certainement poser la question d'un couronnement trop précoce (ne vient-on pas de brûler la comète en plein vol?), si les doutes sont encore permis sur la valeur de ce film, reste néanmoins que c'est de ce tout jeune homme de 21 ans qu'est venue la seule satisfaction de la soirée, le seul moment où l'idée même d'un cinéma québécois à existé furtivement, le seul instant où une voix s'est élevée comme pour dire "ça suffit les niaiseries". Alors qu'il venait chercher son prix, la houppette émue, il a en effet conclu la soirée en remerciant le public par ces mots : « le public a confirmé la possibilité d'un cinéma indépendant, qui survit au système, bien intentionné, mais souvent mercantile, mis en place, imposant et aux spectateurs et à l'industrie des standards qui sous-estiment notre intelligence et effacent notre identité ». Un cliché, comme dirait l'autre? Sûrement pas. Trop peu, trop tard? Peut-être. Mais un peu qui vient tout de même affirmer que tout espoir n'est pas vain.

Bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (1)

  1. Merci pour le lien de la douairière. J'avais raté cet épisode navrant de mauvaise foi crasse. Mario Roy aurait avantage à écrire sur ce qu'il connait au lieu de se mettre les deux pieds dans la bouche.

    par Yvan L., le 2010-04-08 à 09h25.

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