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L’ÉTRANGE CAS DE MANOEL…- par Robert Lévesque

2010-04-08

    Lorsque le petit Manoel Candido Pinto de Oliveira est né à Porto, le 11 décembre 1908, le cinéma n’existait pas au Portugal. Treize ans après L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat, ce film de Louis Lumière qui épouvanta les spectateurs français craignant que la locomotive ne sorte de l’écran et leur passe dessus, le cinématographe n’était pas encore arrivé au pays de Camoëns et de Pessoa. Ce n’est qu’en 1909, le petit Manoel a un an, qu’un premier film portugais entre en salle : Les crimes de Diego Alves que signe un type dont on a perdu toute trace et qui (merci Sadoul) s’appelait Barbosa Jr…
 
    Lorsqu’il écrit son Histoire du cinéma mondial et la publie en 1949, l’historien Georges Sadoul, notant que le cinéma muet portugais fut surtout l’affaire de cinéastes italiens et français appelés en renfort (et tous oubliés aujourd’hui), signale l’arrivée de deux cinéastes du cru qui vont peut-être changer la donne, qui vont créer un cinéma portugais original : Leitâo de Barros, et Manoel de Oliveira dont, en bon communiste qu’il est, Sadoul raccourcit d’autorité le trop aristocratique nom. Le premier a signé en 1929 un documentaire sur les pêcheurs d’un village de l’Estrémadure, Mario de Mar. Le second, en 1931, avec la caméra portative que lui a donnée son père (une Kinamo), a filmé un fleuve, son flux, son monde, c’était Douro Faina Fluvial (Le labeur fluvial du Douro). Ce film révélait, souligne Sadoul, « une sensibilité » dont « l’art se rattachait à l’avant-garde européenne ». Pionniers du cinéma portugais, Barros mourra en 1967 et Oliveira est toujours là… Is Alive and Well and Living  in Porto
 
    À ce plus que centenaire, à ce doyen du septième art, à ce dernier cinéaste vivant ayant travaillé au temps du muet, à cet artiste n’ayant jamais fait de concession au commerce, à ce maître marginal, à ce grand résistant à toute récupération politique ou mercantile, TFO consacre une soirée ce 9 avril à compter de 21 heures. D’abord on y verra un documentaire réalisé par Sergio C. Andrade, Manoel de Oliverira : Son cas, un titre qui fait référence à l’un des grands films de ce valeureux homme de cinéma, son film de 1985 adaptant un livre portugais de Jose Regio, O Meu Caso, et l’entremêlant de textes de Beckett et d’extraits du Livre de Job. Dans ce film-portrait de 56 minutes réalisé pour son centenaire en 2008, on entendra les témoignages de ses proches collaborateurs et de ses acteurs, dont Piccoli (inoubliable dans Je rentre à la maison en 2001), Leonor Silveira, et Luis Miguel Cintra qui fut Don Rodrigue dans son adaptation fleuve (6h50) du Soulier de satin (Sapato de cetim) de Claudel, faisant film sublime d’une œuvre sublime, rejoignant l’esprit du grandiose des conquistadors…
 
    Puis, TFO programme le tout premier long métrage, Aniki Bobo, réalisé en 1942 avec des enfants dans les rues de Porto, des gamins à qui il avait fait jouer une histoire d’amour et de trahison, un film d’une heure 8 minutes qui n’est rien de moins que l’un des premiers de ce que l’on appellera en Italie voisine le néo-réalisme, tourné six ans avant La terra trema de Visconti.
 
    Le cinéma de Manoel de Oliveira est un cinéma libre. De combien de cinéastes pourrait-on en dire autant ? Straub, certes. Il y avait Jean Eustache, aussi. Et Gilles Groulx. Il y a Godard. Philippe Garrel. Bruno Dumont. Denis Côté. Il y avait Ivens, Bresson, Fassbinder. Rohmer. Il y a Varda. Il y a eu Perrault. Pasolini. Vigo. Fellini. Cassavetes. Au désordre des œuvres, voilà le cinéma que je connais par cœur
 
    Libre, le cinéma d’Oliveira le fut tellement et l’est tellement encore qu’il s’est bâti et progresse au risque des échecs, des films moins réussis que d’autres, moins inspirés, mais des films qui sont à lui, à personne d’autre, reconnaissables entre tous, signés dans la persistance d’un art vécu crânement, à sa manière, plans fixes, longs, silences, approche désinvolte, une œuvre en vol libre qui se pratique sans appareillage complexe, une filmographie sans fil à la patte.
 
    Comme « le labeur fluvial du Douro », ce fleuve qui traverse le Portugal, l’œuvre de Manoel de Oliveira est une force qui a lentement traversé son siècle et déborde maintenant dans le suivant puisque l’énergumène, ancien champion de saut à la perche dans sa jeunesse, ancien coureur automobile et éternel coureur de jupons, vient de signer en 2009 Singularités d’une jeune fille blonde (Singularidades de uma Rapariga Loira) et qu’il prépare (s’il ne meurt pas et que Méliès ait son âme) un énième film qui aura pour titre L’Étrange cas d’Angélique (O Estranho Caso de Angelica)… Vive le Portugal, vive l’Oliveira libre !
 
Robert Lévesque
 

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