Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LECTURES DE PRINTEMPS

2010-04-08

    Lire sur, autour, à côté, aux alentours du cinéma est un exercice aussi nécessaire, et agréable, que celui d’aller voir des films. Comme un surplus de plaisir. Un prolongement de pensée. Un encore pour boulimiques. Et comme les choses sont toujours bien faites dans le merveilleux monde du cinéma, la semaine regorge de ces nourritures spirituelles à se mettre sous la dent.

    D’abord, cette Feuille de chou parue aux éditions Delcourt, dans la collection Shampooing, dirigée par Lewis Trondheim. La présence tutélaire de cet auteur, fondateur de L’Association, un des regroupements d’édition de bande dessinée les plus excitants du moment, ne doit pas intriguer. Grand collaborateur de Joann Sfar, Trondheim a en effet mis en charge Mathieu Sapin de signer cet objet en forme d’hybride particulièrement saisissant. Un tiers journal de tournage, un tiers roman graphique, un tiers making of (et une pincée de making of du making of !); et même là, le compte n’est pas tout à fait bon. Relatant les hauts moments du tournage de Gainsbourg (vie héroïque) menée par Sfar, le livre s’amuse à interpréter en toute subjectivité dans une suite de dessins faussement naïfs à l’humour et à la liberté par contre bien affirmés (on peut les découvrir ici aussi) le déroulement de cette aventure si particulière. Entre regards émerveillés de l’auteur de bande dessinée (promis, on ne dira plus jamais bédéiste; c’est entre autres ce que cette Feuille de chou nous a appris), informations techniques (notamment sur la confection de la fameuse Gueule), potins de tournage (Laetitia Casta n’est pas sympa), le ton est juste, attachant, singulier et met encore une fois à l’honneur la création, décidément au cœur de cet hommage à l’homme à la tête de chou. Un 60$ certes un peu difficile à débourser, mais bien investi dans ces 358 pages inventives et décalées. À noter, on annonce la sortie d’un volume 2, journal d’un après tournage, pour le mois de juin.

    Moins inspirant, peut-être, mais tout aussi décalé, ce débat entre un Vadim Rizov visiblement complètement découragé et Tom Shone, de Slate autour de l’article de ce dernier, « Please stop blowing my mind », en forme de supplique aux blockbusters pour qu’ils soient « moins intellectuels » et « plus sentimentaux » et lui fassent « ressentir » des choses (lesquelles ? La chose n’est pas précisée). À découvrir en poussant quelques cris avec Rizov, histoire de se remettre l’indignation à la bonne place.

    La chose nous passionne tristement (nous désole avec excitation ?) depuis plusieurs mois maintenant et semble s’être intensifiée ces derniers temps autour de l’affaire Variety ou de la charge de Kevin Smith sur Twitter contre cette maudite engeance que sont les critiques de cinéma. Poursuivons donc la rubrique nécrologique de la critique en mentionnant plusieurs articles fascinants parus cette dernière semaine et creusant tous, chacun à leur façon, la même tombe (le lien avec l’article précédent devient plus clair, non ?). C’est Bryce Renninger, sur le site Indiewire qui s’est lancé dans la tâche ingrate, mais o combien utile de recenser les derniers coups de plumes (et pas des moindres) parus sur le sujet. Datant l’inauguration de ces derniers soubresauts à l’article d’A.O. Scott, encore lui, dans le New York Times qui y explique comment sa confiance, pourtant entière, en l’avenir du métier, en a pris un sérieux coup après que Disney lui eut annoncé l’annulation de son émission de télé At the Movies (la dernière émission est prévue pour la mi-août), l’article fait ensuite le tour des opinions les plus pertinentes sur le sujet : celle, inquiète de Thomas Doherty, celle, encourageante (et foncièrement intelligente) de David Bordwell (suivie sur son blogue de celle, tout aussi intéressante de sa collègue Kristin Thompson) ou celle, militante d’Eric Kohn d’où émane notamment cette belle pensée : « A professional film critic believes that movies exist in a constant struggle between art and commerce; he must take note of this and defy it. If he can do that, a professional critic is also unrelentingly honest. Therefore, a financial investment in a professional film critic symbolizes dedication to the perseverance of truth ». Au cœur de ce débat à n'en plus finir, les oiseaux de malheur, les idéalistes et les plus timides qui se contentent d'affirmer simplement par leurs immanquables écrits l’absolue nécessité de la critique (un exemple ? Ce dossier en 15 articles passionnants, inédits ou non, que consacre le site Senses of cinema à Eric Rohmer, un must absolu). Mais surtout, enfin, un réel questionnement sur l’utilité, la pertinence, l’intérêt de l’existence d’un discours critique digne de ce nom. Une auto-critique de la critique, en somme, dont on ne pouvait plus faire l’économie. Comment dit-on déjà ? In chaos lies opportunity

Bon cinéma et bonne lecture

Helen Faradji

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Vos réactions (1)

  1. Merci pour ce lien vers le site Senses of cinema consacré à Eric Rohmer. Le moins qu'on puisse dire: c'est documenté.

    par Francis van den Heuvel, le 2010-04-08 à 15h19.

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