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LES OCCASIONNELLES - par Robert Lévesque

2010-04-15

    D'abord un aveu : quand j'avais vingt ans, j'étais amoureux de Marina Vlady ; c'était elle, et aucune autre, qui venait me troubler au-delà de la cinéphilie et qui, même sur l'écran noir de mes nuits blanches, revenait hanter mes pensées de godardien de province. J'aimais Marina Vlady, sa voix chaude, sa « slavitude », ses cheveux blonds ou châtain clair. Je l'imaginais sortie d'une datcha du côté de chez Tchekhov avec qui elle avait pris un dernier thé, et passant sans me voir devant la caméra agitée du fameux Suisse des Cahiers…
 
    Le pire avec ces amours de cinéma c'est que, aussi forte qu'ait pu être l'affection, que dis-je l'affection, la passion, le vrai béguin de fond, l'amour immatériel, on arrive à les oublier ces élections (et érections) cinéphiliques. Ainsi, de ma Marina Vlady si chérie, j'aurais relégué à l'oubli éternel notre histoire si un jour, dans le métro, un camarade d'antan croisé par hasard ne m'avait demandé, quarante ans après les faits : « Es-tu toujours aussi amoureux de Marina Vlady ? »… Zut, pensai-je, surpris, j'avais chassé la Marina du panthéon de mes grands amours de celluloïd ! Le cœur n'a pas de raison…
 
    Depuis que ce copain de jadis m'a ramené ma Marina, je la revois dans certains de ses films, mais ce n'est pas toujours à son avantage quand on tombe sur À tout cœur à Tokyo, qu'elle tourna (j'ose le croire) parce que son Robert Hossein de mari (qu'elle épousa à 18 ans, l'étourdie !) y jouait une sorte de James Bond… Vaut mieux tomber sur Adorable menteuse de Michel Deville pour avoir une idée plus juste de mon ex…
 
    Bref, en 1966, lorsque Godard lui met la main dessus pour Deux ou trois choses que je sais d'elle, « elle » la banlieue, la société de consommation pécuniaire et charnelle, la misère des femmes au foyer, les beautés désespérées, lui aussi il a le béguin sur elle, ma Marina, mais, si l'on en croit la brique désormais incontournable d'Antoine de Baecque qui vient de paraître chez Grasset (Godard biographie, ze ze ze must), il n'en était que « vaguement amoureux », le barbare. Il avait eu « une romance de trois semaines » avec elle au début de cette année-là, quand elle tournait à Tokyo, et elle, ma Marina, elle avait déclaré que l'affaire était « platonique ». Ouais… Le Godard, alors, faut dire qu'il était un instable mari entre sa Danoise Karina d'Une femme est une femme (épousée en 1960 après Le petit soldat) et sa timide Wiazemski qui allait se montrer le nez de petite-fille de Mauriac et devenir sa Chinoise, et sa femme, en 1967.
 
    Ayant de la suite dans les instabilités, Godard, évidemment, demanda ma Marina en mariage au moment des préparatifs du tournage de Deux ou trois choses… Mais Marina refusa de devenir madame Godard. À d'autres… Le tournage fut donc pénible (certains diront que le film l'était aussi…), car Godard, durant les 21 jours de tournage, ne lui adressait plus la parole, lui donnant ses indications dans l'oreillette ou demandant à un intermédiaire de faire le go-between entre lui et ma Marina qui était tout de même, depuis dix ans, une des jeunes premières les plus en demande du cinéma français…, et une beauté pouvant provoquer l'amour dans le cœur d'un cinéphile de Rimouski…
 
    Deux ou trois choses que je sais d'elle, que l'on verra à Télé Québec le 16 avril à 22 heures 30, devait être l'adaptation d'une nouvelle de Maupassant portant sur la prostitution, Le Signe, mais, à la lumière d'un reportage paru dans le Nouvel Observateur sur le même sujet, mais ancré dans la réalité de 1966, une enquête de la journaliste Catherine Vimenet sur le phénomène des « étoiles filantes », ces femmes vivant en banlieue et pratiquant la coucherie avec inconnu pour arrondir les fins de mois (on les appellera les « occasionnelles »), Godard changea ses plans, oublia Maupassant, passant de la littérature à la sociologie, et fit de la Vlady la plus belle des occasionnelles…, sa Bovary de la périphérie…
 
    Le serial demandeur en mariage refusé (éconduit ?) se vengera de la belle Marina en écrivant dans Introduction à une véritable histoire du cinéma en 1980, quatorze ans après le tournage, que, si elle était « gentille », l'actrice Marina Vlady n'avait « pas réussi », elle n'était pas, ajoutait-il, « qualifiée pour avoir l'air de penser à ce qu'elle dit ». Pas assez pute, donc ? Pas faite pour être son « occasionnelle » ? Chère Marina de mes vingt ans…
 
Robert Lévesque

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