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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

CANNES ET AUTRES NOUVELLES

2010-04-15

    On avait déjà vu l'affiche et cette Binoche illuminant d'un coup de pinceau les lumières cannoises. On savait aussi déjà que Robin Hood, épique fantaisie de Ridley Scott où Russell Crowe portera, on le parie, le collant comme personne, forcerait les festivaliers à porter d'inconfortables lunettes 3D le soir de l'ouverture. On apprenait aussi en début de semaine que Kristin Scott Thomas, l'élégante, officierait comme maîtresse de cérémonie. Mais aujourd'hui, les vrais dés ont été lancés, les vraies cloches ont sonné : la 63e édition du festival de Cannes, qui se tiendra du 12 au 23 mai et dont comme d'habitude vous ne raterez pas un seul instant grâce aux blogues quotidiens de nos envoyés spéciaux sur place, aura bel et bien lieu avec Xavier Dolan. Depuis quelques semaines, la rumeur grondait. Xavier la houppette y serait. En compétition officielle, même. C'est (presque) chose faite, puisque Les amours imaginaires vient en effet de trouver sa place dans la sélection d'Un certain Regard, une section de la Sélection Officielle. Pour mémoire, on se rappellera que l'année dernière, cette section avait couronné Yorgos Lanthimos et son Dogtooth, Corneliu Porumboiu pour Policier, Adjectif, Bahman Ghobadi pour No one Knows About Persian Cats et Mia Hanen-Love pour Le père de mes enfants. Mais attention, les jeux sont loin d'être faits pour l'enfant prodige. Sous l'œil acéré de Claire Denis, présidente du jury, se battront en effet à ses côtés quelques très beaux noms parmi lesquels : Jean-Luc Godard (Films Socialisme) et Manoel de Oliveira (Angelica), deux autres jeunes hommes fringants, mais aussi Lodge Kerrigan (Rebecca. H) qui signait il y a quelques années avec Keane un des plus beaux, des plus puissants films de la décennie, Hideo Nakata avec Chatroom, Hong Sangsoo avec Ha Ha Ha ou le roumain Cristi Puiu (The Death of Mr Lazarescu) avec Aurore. Du solide en perspective, donc. Et surtout une compétition qui, ô bonheur, risque par la seule présence même de Dolan, d'être enfin couverte par nos gazetiers. Avouez que ça fera changement.

    Rayon Compétition Officielle, c'est là aussi la valse des grands noms de la cinéphilie mondiale : Lee Chang-Dong (Secret Sunshine, Peppermint Candy) avec Poetry, Abbas Kiarostami et Copie Conforme, Mike Leigh et Another Year, Alejandro Gonzalez Innaritu et Biutiful, Takeshi Kitano et Outrage, Nikita Mikhalkov et Utomloynneye Solntsem 2, Apichatpong Weerasethakul avec Loong Boonmee Raleuk Chaat (une palme à celui qui peut répéter le nom du réalisateur et de son film 10 fois sans se tromper), Im Sang-Soo (The President's Last Bang) avec Housemaid et Sergei Loznitsa (Portrait, Landscape…) avec You My Joy. Plus étonnant, ce contingent hexagonal cette année passé à 4 laissant du même coup présager un grand cru (Xavier Beauvois et Des hommes et des Dieux, Bertrand Tavernier et La princesse de Montpensier, Mathieu Amalric et Tournée, Rachid Bouchareb et Hors-la-loi), la présence de Doug Liman (réalisateur de la série The OC ou du premier Bourne Identity) avec Fairgame comme unique représentant américain (ça doit rager ce matin de ce côté de l'Atlantique), celle du tchadien Mahamat Haroun (Daratt) avec Un homme qui crie lorsqu'on sait que le continent africain a plus que rarement sa place sur la Croisette, celle de l'italien Daniele Luchetti (My Brother is an only Child) avec La Nostra Vita et cette absence de celui que tous attendaient pourtant là, Terrence Malick dont le Tree of Life commence même à apparaître comme un mirage.  Reste au final une série de films que Tim Burton et son jury (Kate Beckinsale, Giovanna Mezzogiorno, Benicio del Toro, Emmanuel Carrère, Alberto Barrera, Victor Erice, Shekhar Kapur et Jaffar Panahi que les autorités iraniennes devront libérer afin qu'il accomplisse son devoir) devront s'avaler goulument (oui, nous sommes jaloux) pour trier le bon grain de l'ivraie. Mais reste surtout, à ce moment où aucune image n'a encore été dévoilée une compétition corsée, pointue, de festival diront avec mépris ceux que tout cela n'intéresse pas, aussi surprenante (Tavernier?! Amalric?! Kitano?!) que réjouissante (Tavernier?! Amalric?! Kitano?!) mais qui réaffirme surtout avec force et sans complexe la présence de Cannes comme haut-lieu de la cinéphilie mondiale, comme espace d'accompagnement de talents mondiaux, comme lieu d'éclosion d'une réelle vision artistique et esthétique du monde. L'impatience est désormais totale.

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    Si le prochain mois de mai s'annonce donc sous des cieux que nous nous souhaitons à tous cinéphiles, le mois d'avril promet lui aussi quelques réjouissances. Parmi elles, la naissance de la plate-forme panorama-cinéma version 2010 qui prendra les ondes virtuelles d'assaut le 22 avril à 19h. À l'heure où plusieurs mettent sur le dos des internets la disparition progressive d'une pensée critique digne de ce nom, à la même heure où l'on fustige à la vitesse de l'éclair le manque de profondeur des illustres représentants de la jeune génération, bien trop occupés à se fouiller dans le nombril pour écrire un texto sans faute, l'équipe de Panorama vient remettre les pendules à l'heure avec une passion et une intelligence qu'il faut saluer. Fondée en 2003, la revue de cinéma sur le net fera en effet peau neuve la semaine prochaine, se dotant de nouveaux joujoux tels des podcasts, des segments vidéos, des archives, des bibliographies, des fiches techniques tout en consolidant ce qui, jusqu'ici a su la faire émerger comme une voix à part, son approche critique cohérente et détaillée, déployée à travers des textes d'actualité et des dossiers spéciaux. Avis aux intéressés, le lancement sera suivi d'une soirée de célébration au Eastern Bloc (7240 rue Clark), dès 19h.  En 2007, Ronald Bergan écrivait dans The Guardian une sorte de guide aux jeunes critiques, rappelant avec pertinence qu'on ne s'improvisait pas critique, et que ce métier demandait de réelles compétences (« They should know their jidai-geki from their gendai-geki, be familiar with the Kuleshov Effect and Truffaut's "Une certain tendance du cinéma français", know what the 180-degree rule is and the meaning of "suture".They should have read Sergei Eisenstein's The Film Sense and Film Form and the writings of Bela Balasz, André Bazin, Siegfried Kracauer, Roland Barthes, Christian Metz and Serge Daney. They should have seen Jean-Luc Godard's Histoire du Cinema, and every film by Carl Dreyer, Robert Bresson, Jean Renoir, Luis Buñuel and Ingmar Bergman, as well as those of Jean-Marie Straub and Danielle Huillet, and at least one by Germaine Dulac, Marcel L'Herbier, Mrinal Sen, Marguerite Duras, Mikio Naruse, Jean Eustache and Stan Brakhage. They should be well versed in Russian constructivism, German expressionism, Italian neo-realism, Cinema Novo, La Nouvelle Vague and the Dziga Vertov group. »). De savoir qu'une nouvelle garde se dessine, ayant non seulement à cœur de préserver une critique basée sur de tels pré-requis mais aussi le cœur de se jeter dans la mêlée par simple souci de faire vibrer la flamme de ce qui nous anime tous est le genre de nouvelles qui donne aussi envie de croire en des lendemains qui chantent.


Bon cinéma

Helen Faradji

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