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QUATUOR ALLANT À LA MORT - par Robert Lévesque

2010-04-22

    L'auteur du Salaire de la peur, Georges Arnaud, avait placé en épigraphe de son roman se déroulant quelque part en Amérique centrale cette note un rien insolente : « Le Guatemala n'existe pas. Je le sais, j'y ai vécu ». Comme Jarry situa l'action d'Ubu-Roi « en Pologne, c'est-à-dire nulle part »… La question des lieux de tournage se posa donc à Henri-Georges Clouzot lorsque le cinéaste du Corbeau décida de transposer à l'écran cette histoire d'aventuriers paumés qui conduiront au risque de leur vie deux camions chargés de nitroglycérine jusqu'à un puits de pétrole en flammes. Mission : souffler l'incendie, s'ils y arrivent !
 
    Le budget ne permettant pas d'aller dans ce Guatemala même improbable, Clouzot pensa à l'Espagne. Mal lui en prit parce que l'acteur qu'il avait choisi et mis sous contrat s'appelait Yves Montand (alias Ivo Livi). Pistonné par Piaf il triomphait à l'Étoile, sa renommée grandissait au music-hall et il allait se marier avec Simone Signoret. Le couple allait montrer à Clouzot de quel bois de gauche il se chauffait. La réponse, pour l'Espagne, fut directe, fière, elle vint de Simone alors qu'ils déjeunaient tous les trois à la Colombe d'or à Saint-Paul de Vence : « Franco vivant, ni moi ni mon homme ne franchiront les Pyrénées ! ».
 
    Clouzot (« La Clouze »…, comme l'appellera Reggiani sur le tournage névrosé et abandonné de L'Enfer, il faut voir le documentaire de Serge Bromberg sur ce naufrage cinéphilique) était un homme de droite, il n'était pas que dur avec les acteurs et les techniciens (la légende veut qu'il ait giflé Bernard Blier !), il était bourru à l'os, beauf sur les deux bords, mais grand cinéaste. Ami avec Pierre Fresnay qui ne dédaigna pas les salons allemands de Paris occupé, Clouzot c'était l'anti-Montand qui, lui, avec sa Simone si belle et si républicaine, et leur pote Prévert, allaient frayer jusqu'à la lutte finale du côté des Sartre et Castro et Tito et Mao et Picasso…
 
    Le compromis fut la Camargue. Je ne savais pas cela quand je vis ce film (cet excellent film, Palme d'or à Cannes en 1953, et prix Mélies) pour la première fois dans un cinéma de Rimouski. J'avais alors pensé au Mexique, pas au Guatemala. Le torride, la sueur, les moustiquaires, les montagnes, la fièvre, la faune cosmopolite et alcoolo, la boue, le bar sombre et louche de monsieur Hernandez (Dario Moreno (1921-1968), un Luis Mariano turc, sa chanson Si tu vas à Rio traversa mon adolescence…et me revient parfois encore), tout cela me faisait Mexique, le Mexique du Los Olvidados de Bunuel tourné à la même époque, début des années 1950.
 
    Yves Montand, sous le nom de Mario, était Corse. Il allait conduire l'un des deux camions avec Jo, un vieux Français revenu de tout (ça devait être Gabin, il refusa le rôle trop vieillissant et pas assez mâle et positif à son goût ; ce fut Charles Vanel, sublime, qui alla chercher la Palme d'interprétation à Cannes). L'autre camion, et tous savaient que le moindre cahot pouvait leur être fatal vu le chargement d'explosifs, était conduit par Luigi l'Italien joué par Folco Lulli, et son coéquipier allemand du nom de Bimba, joué par Peter Van Eyck. Quatuor allant à la mort. Confrérie cosmopolite de trompe-la-vie…
 
    La montagne « guatémaltèque » que devait escalader par ses chemins tortueux ce quatuor de camionneurs d'occasion, absolument amateurs, c'était de la bambouseraie, c'étaient les chemins cévenols près d'Anduze, la vallée du Gardon. La production avait tout reconstitué à la centre-américaine : la cité de Las Piedras, ses baraques inachevées, son église, son cimetière, son unique café, les palmiers de tôle dans les lointains, les sentiers rocheux, etc. « Seuls les moustiques étaient véritables », comme le raconta Montand à ses biographes Hamon et Rotman (Tu vois, je n'ai pas oublié, Seuil et Fayard 1990). Montand, qui avait sa Simone, tous les deux logés à l'Hôtel du Midi de Nîmes.
 
    Pendant une interruption de tournage après neuf semaines (le pèze venant à manquer), Montand et Signoret filèrent à la Colombe d'or pour se marier (Prévert est là, Picasso aussi) et manger une bécasse flambée tuée la veille par Montand qui, bien sûr, n'a pas invité Clouzot qui se remet d'une cheville cassée. Et voilà que Simone se fait proposer Casque d'or par Jacques Becker. Elle veut refuser, l'amoureuse. Elle n'a pas lâché Montand depuis qu'ils se sont rencontrés il y a deux ans. Mais elle comprend vite que le rôle lui ira comme un gant, un passeport pour la grande route… Elle monte dans le nord de la France pour jouer avec Reggiani la prostituée que l'amour visitera.
 
    Un week-end, voulant chacun surprendre l'autre, Simone quitte le plateau de Casque d'or et Montand celui du Salaire et ils se croiseront sans se voir, elle en train, lui en auto… « La Clouze » devait se marrer de ces amouracheries…
 
On verra Le salaire de la peur le 25 avril à 21 heures sur Télé Québec.
 
Robert Lévesque

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