Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

AU COEUR DU DÉBAT

2010-04-22

    Évacuons tout de suite l'absurde. Il a été écrit quelque part qu'avec Kick Ass, adapté du roman graphique de Mark Millar et John Romita Jr. , Matthew Vaughn venait de réaliser le Clockwork Orange de sa génération. Avant de s'étouffer encore un peu plus avec le fond du pot de beurre de peanuts, un simple rappel des faits : Kick Ass fait le portrait de personnages régressifs (un ado nerd, un papa hanté par son passé, une gamine de 11 ans qui ferait passer la mariée de Kill Bill pour une tendre matante) tentés de devenir super héros pour pallier au manque de justice de leur univers. Clockwork Orange se servait de la violence de personnages en marge pour mieux stigmatiser l'aliénation servile dans laquelle nous maintenait notre condition de citoyen. Grosso modo la même différence donc qu'entre La poule aux oeufs d'or et un essai de Nietzsche.

    Reconnaissons par contre une chose : les débats qui semblent se réveiller et enflammer le web (on peut lire l'avis de Vadim Rizov sur son blog de l'IFC ici, l'analyse d'A.O. Scott, pointant une dramatique insensibilisation du public à la violence, dans le New York Times) autour de la sortie de Kick Ass ne sont pas sans rappeler ceux qui animèrent la sortie du chef-d'oeuvre de Kubrick, les arguments en moins. Des débats avec pas d'arguments? Mais comment font-ils?

    Simple : tout commence, comme souvent dans le monde de la critique américaine, par un article de Roger pouce en l'air Ebert dans le Chicago Sun-Times. Baissant le pouce tel un empereur romain envoyant l'oeuvre aux lions, l'ami Roger n'y était pas tendre envers ce festival du coup de feu au ralenti et de la lame enfoncée dans les boyaux qu'est Kick Ass et que, sous prétexte de fun, de cool, de rigolo, on essaie de nous faire passer comme une grande chose inoffensive et marrante alors qu'il livre une vision réactionnaire, cynique et totalitaire du monde pas loin de l'abject (que celui capable de prouver la différence entre ces vigilante et ceux incarnés par Charles Bronson se lève). "Vais-je paraître désespérément ringard si je trouve Kick Ass moralement questionnable?" se demande alors avec pertinence Roger Ebert ou plus loin "Ce film envisage les êtres humains comme des cibles de jeu vidéo. Tuez-en un et vous marquez des points", avant néanmoins de tomber dans une défense de son point de vue particulièrement gnan-gnan (pour résumer, son choc ne vient pas tant de la légitimation d'un monde cruel, primitif, où l'oeil pour oeil, dent pour dent le plus basique viendrait régir toutes les relations humaines, où l'on assassine avec une insouciance frivole et colorée, mais plutôt du fait qu'une gamine de 11 ans y esr dépeinte comme une tueuse sans merci, puisque Dieu sait qu'on peut bien dire ce qu'on veut dans un film, on peut bien s'y faire justice soi-même sans souci du qu'en-dira-t-on, tant que l'innocence de l'enfance, sacro-sainte enfance, reste préservée, le monde est sauf.)

    La réplique, aussi superficielle que révélatrice de ce fossé se créant de plus en plus entre opinion et critique n'a pas tardé à fuser sur le site Ain't it cool news, Harry Knowles y rappelant naïvement que "le film n'est pas fait pour les enfants", que de toute façon, de tout temps, les enfants ont été confrontés à la violence brute, dans leurs jeux avec des pistolets en plastique ou devant des films d'aventures ou de cow-boys et d'indiens, mais surtout que les générations actuelles, habituées au drôle de mélange légèreté-cruauté, sont tout à fait bien préparées à aller voir Kick Ass et que le pauvre Roger Ebert serait donc en danger d'être devenu..."un adulte". Insulte suprême.
 
    Il ne s'agit évidemment pas de ressortir ici les bons vieux affrontements théoriques, éthiques et politiques entre Georges Sadoul et François Truffaut autour de la moralité de Pick Up on South Street de Samuel Fuller ou la poursuite de la réflexion autour du lien entre forme et morale par Godard (à propos d'Hiroshima mon amour) puis Rivette (sur le Kapo de Pontecorvo) d'où naquit la célébrissime formule "le travelling est affaire de morale". Allez relire vos Cahiers jaunes, tout y est. Reste que le souvenir de ces débats enflammés où les arguments volaient si haut que chaque mot, chaque pensée, chaque virgule semblaient destinés à faire avancer encore un peu plus le cinéma, à le transformer en art d'une solidité artistique et théorique inégalable, à prendre absolument au sérieux au risque d'y perdre de nombreuses plumes. De voir un débat, pourtant intéressant et utile (au nom du fun, du divertissement et du plaisir, doit-on abandonner la morale sur le bas-côté ?, le ralenti peut-il être éthique? que veut donc dire cette vague de films réactionnaires prônant le repli sur soi et l'abandon de la confiance dans les systèmes publics....) phagocyté par la trivialité d'arguments enfantins, c'est le cas de le dire, et une propension tout aussi ridicule à tout justifier par un sacro-saint jeunisme, a vraiment quelque chose de démoralisant. On a décidément les débats qu'on mérite.

Bon cinéma

Helen Faradji

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