Format maximum

Plateau-télé

NUIT NOIRE ET VIN BLANC - par Robert Lévesque

2010-04-29

    Providence est l’un des meilleurs films d’Alain Resnais, son dernier grand film à mon avis après les chefs-d’œuvre que sont Hiroshima, mon amour, L’année dernière à Marienbad, Muriel, Nuit et brouillard et La guerre est finie. Après ces six merveilles et sombres entrées dans l’histoire du cinéma mondial, il se dispersera dans le divertissement inoffensif  et aboutira (par on ne sait quel penchant pour un soi-disant filon populaire) jusque dans les bras du couple de scénaristes et acteurs Jaoui et Bacri, lui, Resnais, qui avait servi avec tant de juste gravité, tant de qualité de regard, des scénaristes (et écrivains de choc) comme Duras, Robbe-Grillet, Jean Cayrol, Jorge Semprun.
 
    De Providence, ce film de 1976 qu’il a scénarisé avec le dramaturge anglais David Mercer et qui est joué par deux immenses pointures britanniques, John Gielgud et Dirk Bogarde, je garde le souvenir d’une grande table au soleil, dehors, verte pelouse, verres de cristal et nappe blanche ; c’est une tablée que préside avec son panama un très vieil homme, un romancier qui sait qu’il va mourir et qui, abonné aux bouteilles de vin blanc (Chablis, Sancerre, que le meilleur), demande à sa famille, dont ses deux fils, de le laisser seul : « Just leave, with neither kiss nor touch »… C’était son anniversaire. Ce vieil écrivain rébarbatif aux signes d’affection familiale, je me suis un peu identifié à lui et, pour tout vous dire, je me suis abonné au vin blanc pour le restant de mes jours, le vin blanc exclusivement (sauf les rosés l’été).
 
    J’ai vu ce film souvent, mais depuis longtemps. Je me souviens mal de la première partie qui se déroule dans le vaste manoir la nuit d’avant le déjeuner anniversaire au soleil de la réalité, nuit de vin blanc et d’idées noires traversée en solitaire, nuit d’hallucinations d’un écrivain qui s’embrouille puis rêve et retrouve ses fantasmes à l’assaut. Comme on ne le trouve pas en DVD, ce sublime Providence, je le regarderai donc à nouveau ce 4 mai à 21 heures sur TFO. En attendant, je suis allé relire ce que l’on en dit dans cet ouvrage essentiel à la connaissance du travail du cinéaste né à Vannes en 1922, L’atelier d’Alain Resnais de François Thomas (Flammarion, coll. Cinémas, 1989).
 
    D’abord Lovecraft. Resnais encourageait son équipe, techniciens et acteurs, à lire Lovecraft. Jacques Saulnier, son décorateur : « Resnais amène de temps en temps des photos de repérage, nous évoquons des exemples qui n’ont pas directement de rapport avec le décor que nous préparons. C’est ainsi que Resnais m’a fait lire Lovecraft au moment de Providence. Il pense qu’il reste toujours quelque chose d’un document ou d’une sensation. Cela se traduit d’une façon plus ou moins visible. Pour moi, l’influence de cette lecture ce fut la présence de la mort. Mais j’ignore quel en est le résultat concret ».
 
    Catherine Leterrier, sa costumière : « Plusieurs mois avant le tournage de Providence, mon premier film avec lui (elle lui demeurera fidèle), Resnais est venu me montrer des photos : des racines, des sous-bois, des rochers… J’allais partir en vacances, et comme j’aime bien me mettre en condition, entrer dans le monde du réalisateur, je lui ai demandé ce que je pouvais faire pour me préparer à ce film dont je ne connaissais pas encore le scénario. Il m’a répondu : « Si vous voulez, vous pouvez lire Lovecraft », en m’indiquant deux titres qui correspondaient à l’ambiance de son film ».
 
    Lovecraft comme influence souterraine, indirecte et fondamentale. Clive Langham (le vieil écrivain joué par Gielgud) affronte en rêve sa famille comme les héros lovecraftiens affrontent dans un combat inégal des créatures monstrueuses qui seraient d’anciens dieux…
 
    Autre chose, la maison, le manoir luxueux de l’écrivain. Le film devait se tourner en Amérique (le titre de Providence faisant référence à la ville du Rhode Island mais aussi à la force de l’écrivain créateur sur le gouvernement de son entourage et de ses personnages) et pour des questions économiques on le tourna en France mais Resnais exigeait d’y disposer d’une maison « américaine ». Son assistant trouva une maison 1880 construite à Limoges par un architecte américain dont le parc était fait d’essences d’arbres américains et canadiens. Saulnier, son décorateur : « L’extérieur était en mauvais état et nous avons repeint une partie des fenêtres, mais nous n’avons pas fait grand-chose en dehors de l’installation de la table pour laquelle Resnais et son ensemblier ont choisi les couverts et les verres avec le plus grand soin. Resnais attache parfois énormément d’importance à des détails infimes. Il affirme, à juste titre, que cela se sent (…) Il a des côtés maniaques de vieux garçon qui m’amusent ».
 
    C’est pour cela, sans doute, que je me souviens surtout de la table installée dehors, ses couverts, ses verres, la pelouse, le panama, les bouteilles de blanc et surtout, bien sûr, au rayon de l’inoubliable, le jeu de Gielgud et de Bogarde, leurs regards d’angoisse, leur impossibilité de s’étreindre, « Just leave, with neither kiss nor touch »… Un chef-d’œuvre.

Robert Lévesque
 

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.