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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

AU SECOURS DES REVUES

2010-04-29

    À l'initiative des revues Spirale, Liberté et des cahiers littéraires Contre-Jour, le monde des revues culturelles se mobilise. Si la lettre des cinéastes québécois engagés contre une déclaration du nouveau président de la Sodec, François Macerola ("Pour en finir avec le mythe de la rentabilité", accompagné d'une pétition que l'on peut signer ici), diffusée la semaine dernière, aura au moins eu le mérite de secouer les puces d'un milieu trop souvent apathique en s'interrogeant (peut-être trop tôt? peut-être trop tard?) sur les possibles dérives de notre système de financement uniquement guidé par des critères qui n'ont plus grand chose à voir avec une dimension artistique, l'univers des revues est lui aussi secoué par une tempête, elle beaucoup moins visible.

    Pas moins de 27 revues, de tous horizons culturels, se sont ainsi unies plume dans la plume pour sonner les cloches devant les dangers de sous-financement, voire pire, causés par la réorganisation du monde merveilleux des subventions aux revues visant à le soumettre aux mêmes lois, tiens, tiens, de la rentabilité. Moins sexy que le combat des films? Certainement pas. Car les deux combats sont intimement liés: où serait cette dimension artistique des oeuvres, que défendent si chèrement les cinéastes, sans un regard critique, sans commentaire pour la faire exister? Dans un monde dominé par le commerce, dans ses moindres détails, comment ferait-on vibrer la flamme d'une conception gratuite, belle, vibrante, réflexive de l'art sans discours et sans endroit où exercer ces discours? Que serait le cinéma, la littérature, la danse, le théâtre, la photographie, la peinture, la sculpture.... si venait à disparaître l'espace critique principalement entretenu par les revues? Le combat doit bel et bel se mener sur tous les fronts.

    Puisqu'il n'existe pas encore de meilleure façon de la diffuser et parce que chacun de ses détails est tristement éloquent, nous reproduisons ici l'intégralité de cette pertinente lettre des revues ainsi que la liste de ses signataires. À bonne lutte, salut.

Bon cinéma

Helen Faradji

Le mépris des revues culturelles

Montréal, 14 avril 2010

    Comme la plupart des revues et magazines culturels du Québec, nous apprenions au cours du printemps 2007 que le ministère du Patrimoine canadien entendait
restructurer des programmes fédéraux destinés à l’« industrie » des périodiques. Les enjeux annoncés étaient importants : sous le couvert de leur fusion en un nouveau programme, il s’agissait bel et bien, dans les faits, de mettre un terme au « Programme d’aide aux publications », qui accordait aux périodiques une aide financière, via Postes Canada, pour les coûts de leurs envois postaux, et de saborder l’important Fonds du Canada pour les magazines (FCM), dont plusieurs revues bénéficiaient par l’entremise du programme d’« Aide aux magazines artistiques et littéraires ». Là où ce programme particulier du FCM appuyait « le maintien et le développement des magazines qui participent à la reconnaissance des arts et de la littérature au Canada », là où l’on voulait faire en sorte « que les lecteurs canadiens disposent de choix canadiens de qualité sur le marché national des magazines », le tout nouveau Fonds du Canada pour les périodiques (FCP) s’évertue depuis sa récente inauguration à offrir « une aide financière aux industries canadiennes des magazines et des journaux non quotidiens », pour autant que ceux-ci parviennent à vendre ou à « distribuer sur demande » plus de 5,000 exemplaires par année, palier de ventes que la grande majorité des revues culturelles membres de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP) n’atteint pas. Pour les magazines culturels francophones du Québec, ce critère est particulièrement odieux, puisqu’ils sont évidemment les premiers touchés, compte tenu de la taille du lectorat francophone à l’échelle canadienne.

    En somme, par ce qui nous apparaît comme une décision idéologique des plus douteuses, le ministère du Patrimoine canadien menace aujourd’hui l’existence
même de certaines revues spécialisées soucieuses d’offrir un contenu culturel de qualité, pour mieux appuyer les périodiques dont les principes de rentabilité et de
marketing assurent un niveau de ventes que l’on peut en effet qualifier d’« industriel ».  « Think big! »

    Car c’est bien ce que propose aujourd’hui le FCP : la rentabilité, la croissance, l’enflure industrielle. Pour les revues et magazines à « faible et moyen tirage », on propose maintenant le volet « Innovation commerciale», conditionnel à la présentation de plans d’affaires ou de marketing et visiblement destiné à permettre, à ceux et celles qui n’y parviennent pas encore, d’atteindre le seuil de respectabilité de 5,000 exemplaires vendus par année. Les autres seront sans doute invités à prendre le virage Internet : on les y encourage déjà, notamment en finançant des initiatives en ce sens, comme si se trouvait là le nouveau Saint des Saints. Dans les faits, le ministère du Patrimoine canadien remet en cause l’édition de revues et magazines qui ne rapportent pas avec autant d’efficacité que les périodiques de supermarché. Cette opération ressemble étrangement à la manoeuvre par laquelle ce ministère a cessé de financer l’édition sur support physique de la musique actuelle et du jazz, il y a quelques mois à peine.

    À nos yeux, il va de soi que le nécessaire soutien aux périodiques culturels aurait dû prioritairement aller vers ceux et celles parmi les revues et magazines qui, en se mettant au service de la culture vivante, en prenant le risque d’une parole critique exigeante, contribuent à l’élaboration et à la constitution du patrimoine à venir. Faut-il comprendre qu’au regard de l’actuel gouvernement, la seule culture canadienne digne de son appui soit celle qui répond de manière quantifiable et sonnante aux préférences des lecteurs canadiens, à sa capacité de rejoindre le lectorat, à son potentiel au box-office ? Est-ce là le rôle des revues culturelles ? Leur valeur ou leur « fortune » doit-elle désormais se mesurer suivant des critères financiers ou corporatifs ? Faut-il comprendre, aujourd’hui, que le ministère du Patrimoine canadien ne veut plus encourager le contenu culturel si ce n’est même l’existence de périodiques propices à l’émulation de la pensée critique et de la création ?

    Il faut souligner combien est violent ce déni de la culture, que l’on ramène encore une fois à un échange de biens et de services, et répéter qu’une telle vision implique un mépris de la connaissance et de l’expérience riche et variée de la vie, dont toute notion de culture est indissociable depuis toujours.

    Les revues et magazines signataires de cette lettre, comme plusieurs autres au Québec et au Canada, font leurs des mandats qui les placent à distance de
l’idéologie de l’instantané et de l’immédiat. Va-t-on maintenant subventionner uniquement l’écriture fonctionnaliste, qui ne sert souvent qu’à ajouter quelques
descriptions à des images spectaculaires ?

    Aujourd’hui, nous ne demandons pas simplement que le ministère du Patrimoine canadien révise sa position, mais plutôt qu’il corrige le tir de sa logique perverse, laquelle, depuis plusieurs années, met dans le même sac les magazines du toutvenant médiatique et des revues à vocation critique qui requièrent du lecteur son attention soutenue, c’est-à-dire le temps de les lire.

Ont signé (par ordre alphabétique):
- 24 Images
- L’Annuaire théâtrale
- Art Le Sabord
- Biscuit chinois
- Cahiers de l’idiotie
- CiNéMAS
- Circuit, musiques contemporaines
- Contre-Jour
- Ciel Variable
- ETC
- Espace
- Estuaire
- Études littéraires
- Exit
- Esse, art + opinions
- Inter, art actuel
- Intermédialité
- Jet d’encre
- JEU
- Liberté
- Nuit blanche
- Ovni magazine
- Protée
- Relations
- Spirale
- Tangence
- XYZ. La revue de la nouvelle

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Vos réactions (1)

  1. Les cinéastes du collectif À tout prendre ont besoin de revues comme 24 images - et vice-versa.

    par Marco de Blois, le 2010-04-29 à 08h42.

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