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MAQUIS OU MILICE - par Robert Lévesque

2010-05-06

    Ödön von Horvath, avec Un enfant de notre époque écrit en 1938, avait déjà décrit le passage, ou plutôt la glissade, d’un garçon désoeuvré vers la mouvance fasciste allemande, histoire d’occuper sa jeunesse libre d’idéologie et en manque de reconnaissance, d’adoption par un groupe, une organisation, une autorité. Ce pauvre von Horvath, Autrichien d’origine hongroise, mourut l’année suivant la publication clandestine de son roman, à 37 ans, un arbre s’abattant sur lui alors qu’il se promenait (en exil) un soir d’orage aux Champs-Élysées…
 
    Avec son scénario de Lacombe Lucien, le romancier Patrick Modiano aborda en 1974 le même sujet, situé en France, la France occupée, dans une préfecture du sud-ouest alors qu’une milice française chasse le juif en se réclamant de l’armée allemande. « Lacombe, Lucien », répond-il quand on demande son nom à ce garçon de Soleillac. C’est un garçon de ferme pétant de santé mais rustre dont le père est prisonnier des Allemands et qui se cherche une attache dans cette lancinante guerre (on est en juin 1944 quand l’action commence), il veut s’occuper, il en a marre de tuer du lièvre et on n’a pas voulu de lui quand il a fait un geste vers un professeur qu’il croit lié à la Résistance, du moins à un maquis de la région.
 
    Par un pur hasard, son pneu de vélo qui crève alors qu’il se rend laver les planchers et les chiottes de l’hospice (boulot chiant, mais boulot), le voici en panne devant le manoir dans lequel s’est installée cette organisation, une « famille » de miliciens français veules ou enragés, tous salis, tous satisfaits…, chez qui, pur être amoral, il trouvera à se faire valoir. Ce beau garçon fort, on l’adopte, il se laisse adopter, comme ça, on lui fait faire un habit, on l’arme, et le temps passant voilà qu’il croque une pomme à la cuisine pendant qu’à l’étage on entend le professeur (arrêté sur sa dénonciation) hurler sous la torture, un gros chien faisant le guet à la porte. La vie ordinaire de la milice de Philippe Henriot. Mais, défaut d’engrenage, le jeune mâle va être attiré par la fille d’un tailleur juif réfugié dans la région, il va la baiser, et l’aimer, et il l’aidera à fuir avec sa grand-mère mais la guerre finira et je vous laisse deviner la fin de ce film qui est l’un des meilleurs de Louis Malle avec Au revoir, les enfants.
 
    Avis aux modianistes, il ne faut pas chercher « du Modiano » dans Lacombe Lucien. Il y a mis tout son talent, sa finesse d’observation, mais – et c’est là un grand mérite – il n’a pas fait du Modiano. Il n’a pas mélangé les genres. Il a servi Malle, il a servi le sujet, il a donné au cinéma français l’un des plus subtils scénarios sur le sujet de cette guerre. Et Malle, lui, a servi Modiano en osant aller dans ces subtilités (qui firent scandale, il y eut polémique) qui font que l’on a pu regarder, sans œil de juge, sans jugement moral, l’histoire d’un jeune homme qui se débrouille dans une horreur qu’il ne questionne pas, le film bousculant les idées reçues sur la noblesse de l’engagement, sur l’absence de conviction du milicien, en proposant de s’attarder à la bonté réelle mais égarée d’un garçon embarqué dans la mauvaise trajectoire de navigation…
 
    Pierre Blaise, qui jouait Lucien Lacombe, qui le joua à 19 ans, allait connaître la mort (et non le sort) de James Dean. Quelques mois après le tournage, il se tua au volant de sa Renault 15 qu’il s’était acheté avec son cachet ; il sortait d’un bal, il percuta un platane sur la route de Moissac, son village du Tarn-et-Garonne. On n’entendit plus parler de lui. Et Lacombe Lucien, son tombeau de celluloïd, est un très grand film. On le voit le 6 mai (ce soir !) sur TFO à 21 heures.
 
Robert Lévesque
 

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