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LETTRE DE TRIBECA - par André Roy

2010-05-06

LE TOUR DU MONDE

    Le Tribeca Film Festival, de New York, a été fondé en 2002 par, entre autres, Robert de Niro, dans le but de revamper le quartier new-yorkais du Lower West Side (en bas de Manhattan). Mais les activités du festival se sont déplacées vers le centre universitaire de la ville au fur et à mesure qu'elles gagnaient en importance. C'est la plus importante manifestation cinématographique de New York, qui ratisse large, contrairement aux deux autres festivals, qui existent depuis plus longtemps, et qui ont une politique plus précise; le New York Film Festival et le New Directors, News Films, dont les buts sont voisins, ne présentent qu'une vingtaine d'œuvres, axées sur le film d'auteur. À Tribeca, 85 longs métrages sont projetés, ce qui en fait malgré tout, si on le compare au Festival des films du monde, dont il est proche par l'esprit, un petit festival. Il n'a pas de personnalité propre, mais ses choix sont généralement judicieux. Près de la moitié des films sont des premières mondiales. Et comme il faut attirer le chaland, on est prêt à donner beaucoup de visibilité à certaines œuvres qui n'en méritent pas tant. Comme à Shrek Forever After de Mike Mitchell, à Letters To Juliet de Gary Winick, à Vidal Sassoon, The Movie, de Craig Teper (on dirait un film publicitaire payé par le célèbre coiffeur). Ces films sont généralement inscrits dans la section Spotlight ou Cinemania, comme l'a été le film Jean-Pierre Jeunet, Micmacs à tire-larigot, qui a étonné cinéphiles et critiques, mais dans le mauvais sens du terme : le film est si disjoncté, si biscornu, si tape-à-l'œil, qu'on n'en est pas revenu ; le mot entendu pour le qualifier : weird. Toutefois, les sections comme New Narrative Competition, World Documentary Competition et Discovery offraient maintes possibilités de choix, sans trop de déceptions pour les cinéphiles. Il faut souligner que plusieurs œuvres qui y sont présentées ont déjà reçu leur consécration dans d'autres festivals, entre autres à Berlin et Rotterdam.

    Le premier film de la Coréenne Ounie Lecomte a été une belle surprise. Coproduit par la France et la Corée du Sud, Une vie toute neuveA Brand New Life») est une fiction très émouvante sur Jin-hee, une petite fille abandonnée par son père à la suite du décès de sa mère. Tout l'art de la réalisatrice est de tenir la bonne distance dans l'observation délicate du quotidien et du caractère, sauvage et taciturne, de Jin-hee, qui attend de nouveaux parents qui voudront bien l'adopter. La caméra ne la quitte jamais, tant elle semble chercher ce qui tenaille cette enfant, ce qui la rend réfractaire aux relations avec les autres enfants et les adultes. Une tristesse, une peine infinie semblent l'habiter à tout jamais.

    Autre œuvre intéressante, malgré un scénario trop touffu qui égare parfois, est Paju, deuxième opus de la Coréenne Park Chan-ok, qui suit par flashback la vie de Eun-mo, son retour dans sa ville natale trois ans plus tôt, puis huit ans auparavant à Séoul. La cinéaste tente de creuser l'angoisse de Eun-mo, son caractère ambivalent (elle ne sait pas toujours ce qu'elle veut, se sentant coupable de la mort de sa sœur). Park dessine le portrait d'une femme moderne, mais énigmatique – énigmatique aussi par la confusion – en particulier, avec deux actrices qui jouent le même personnage - qui entache sa mise en scène pourtant exigeante.

    Sera-t-on surpris par le troisième opus du cinéaste turco-allemand, Fatih Akin ? Peut-être, tant le réalisateur semble s'être donné à cœur joie – lui, si sérieux dans Head-on et De l'autre côté — avec sa comédie délicieuse qu'est Soul Kitchen. On se laisse entraîner dans les aventures et mésaventures de Zinos, qui tient un restaurant fréquenté par des marginaux de toutes sortes, lui-même étant la figure même du marginal qui repousse toute intégration dans la société. Il veut vivre selon ses moyens et ses désirs – même si on lui met des bâtons dans les roues par l'intermédiaire d'institutions gouvernementales et de la mafia. Le film est tonique, et on ne boude pas son plaisir. C'est assuré, il a été visiblement fait pour ça : il fera de l'audience.

    Comme le sera le sixième film de réalisateur turco-italien, Ferzan Ozpetek, Loose Cannons, une comédie sur les relations familiales de deux frères – qui sont homosexuels – avec leur père, dirigeant d'une fabrique de pâtes industrielles. On est dans la bourgeoisie, décrite avec ironie dans ses excentricités, comme l'ont déjà fait plusieurs auteurs de la fameuse comédie italienne, qu'Ozpetek semble vouloir ressusciter à tout prix. Le film en souffre, manipulant, parfois adroitement, parfois péniblement, tous les clichés possibles, en particulier sur les gays. À la fois brillant et complaisant, le film est merveilleusement joué et son succès ne fait pas de doute. Il avait été présenté dans la section Panorama du Festival de Berlin l'hiver dernier, et il fait actuellement le tour des festivals. Comme, d'ailleurs, beaucoup d'œuvres choisies par le Tribeca Film Festival, que nous n'avons pas pu voir, mais saluées par la critique, entre autres Budrus de Julia Bacha, Lola de Brillante Mendoza, Lucky Life de Lee Isaac Chung, My Queen Karo de Dorothée van den Berghe. Souhaitons qu'elles soient projetées chez nous au FFM ou au Festival du nouveau cinéma.

André Roy

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