Format maximum

Blogues

RÉTROSPECTIVE BELLOCHIO À LA CINÉMATHÈQUE - par Gérard Grugeau

2010-05-06

UNE FEMME SOUS INFLUENCE

    Œuvre majeure de la rétrospective que la Cinémathèque consacre ce mois-ci à Marco Bellocchio, Vincere (Vaincre) porte le cinéma à un rare point d'incandescence. S'appuyant sur un matériel visuel et sonore composite des plus percutant qui nous plonge dans l'horreur funèbre fasciste, l'auteur révolté de Les poings dans les poches (1966) n'a rien perdu de sa fougue et signe ici un puissant mélodrame opératique où les destins individuels s'abîment tragiquement dans le maelström de l'Histoire et du cinéma. Au cœur de cette allégorie sur le pouvoir, doublée d'une réflexion sur la dynamique du désir, une femme : Ida Dalser, première épouse oubliée de Mussolini qui lui donna un fils et contribua financièrement à sa réussite politique. Épouse bientôt reniée, mère coupée de son enfant et internée à vie, qui n'aura de cesse de se battre jusqu'à l'obsession pour exister aux yeux du Duce et de l'Italie toute entière. Vincere suit le parcours échevelé de cette éternelle rebelle aspirant à une légitimité qui lui est implacablement refusée et que le cinéma lui accorde aujourd'hui en l'extirpant du royaume des ombres pour l'amener jusqu'à nous.

    Portée par une magnifique actrice (Giovanna Mezzogiorno), Ida Dalser a tout de l'héroïne tragique que Bellocchio associe volontiers à une Antigone broyée par la raison d'État. Dans une première partie sidérante de vigueur expressive et d'onirisme foudroyant qui inscrit la rencontre du couple sous le signe d'une violente passion entremêlant sexe et politique, le cinéaste du Diable au corps sculpte à coup de raccords audacieux l'irrésistible ascension d'un monstre de pouvoir vue par les yeux d'une femme subjuguée. Puis, c'est la rupture et l'éloignement à vie. L'homme qui osait défier Dieu devient voleur et traître. Le socialiste pacifiste se fait belliqueux au nom du futurisme (1) qui exalte la guerre comme « seule hygiène du monde », avant de pactiser avec le Vatican et d'édifier son mythe vertigineux. Par un coup de maître, Bellocchio expulse à mi-parcours le personnage de Mussolini. Le Duce ne sera plus présent à l'écran – et dans la vie d'Isa Dalser - qu'à travers les images d'archives, le cinéma, les journaux et les bustes qui nourrissent le culte de sa personnalité. C'est à cette dissolution et ce vide que se heurte bientôt l'héroïne emprisonnée, en butte contre  toutes les institutions. Le résultat est stupéfiant, le film renvoyant dès lors le fascisme honni à sa mascarade grotesque tout en redonnant une densité concrète et lyrique aux fantômes d'une mère et d'un fils sacrifiés au vent de l'Histoire. Aspiré par l'enfermement mental de ces deux êtres, le Bellocchio de Le saut dans le vide (1979) renoue avec un de ses thèmes de prédilection : la folie.

    Dans les circonstances, on ne s'étonnera pas que le cinéma participe de l'archéologie du film. Le monde des images est souvent le lieu de l'instrumentalisation et de la momification de l'Histoire, un espace public que le pouvoir s'approprie tout en exposant sa mégalomanie mortifère. Mais tendu contre la mort, le cinéma affiche ici une forte croyance dans les formes et une volonté farouche de vaincre les démons qui aliènent collectivement. Si une projection de The Kid (1921) de Charlie Chaplin et une évocation d'Eisenstein résonnent dans Vincere comme une revanche sur l'Histoire, on retiendra surtout le long regard caméra d'Isa Dalser qui clôt le film. Soutenue par quelques partisans, l'héroïne scandaleuse file sans le savoir vers son terrible destin, la fosse commune. Rivé à ce regard qui nous fixe, le cinéma redonne à Isa Dalser une présence ontologique bouleversante. Seule, dressée contre son propre anéantissement, elle existe soudain, immortelle et souveraine dans sa folie désirante.

1.  Inspirée par le poète Marinetti au début du XXe siècle, cette école artistique exalte le monde moderne et le progrès tout en prônant le social-darwinisme et la violence. Proche dans un premier temps de ce mouvement d'avant-garde, le fascisme s'en dissociera dans les années 1920 pour retourner aux valeurs esthétiques traditionnelles de ce qui constituera le Novecento.

Gérard Grugeau

L'immanquable rétrospective Marco Bellochio, l'éternel rebelle aura lieu à la Cinémathèque Québécoise du 7 au 29 mai 2010. Tous les détails au:
http://www.cinematheque.qc.ca/programmation/cycles/2010/avril_mai10/bellocchio.html

- par Gérard Grugeau %20:%20http://www.revue24images.com/test/articles.php?article=1188" target="_blank" onclick="javascript:pageTracker._trackPageview ('/outbound/twitter.com');">Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.