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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

CINÉMA D'ÉTAT

2010-05-06

    Un mal pour un bien? Un système rêvé? Un confort absolu ? Une complète hérésie? Un patronage ridicule ? Le financement par l'État de la production cinématographique n'est certainement pas le pire des modes d'existence d'un cinéma national. Mais il n'est assurément pas le meilleur non plus. À travers le monde, les exemples se multiplient des différentes épines dans le pied qu'il peut causer.

    À tout seigneur, tout honneur, débutons par un débroussaillage de ce qui, ici, fait grincer les dents. Sans rentrer dans les profondeurs du débat "Macerola le fera, le fera-t-il pas?", le problème du financement par l'État du cinéma québécois en est assurément un de conception. D'un côté, les tenants d'une acception la moins noble possible du terme "investissement". Pour eux, l'histoire est simple : le cinéma est un produit marchand comme les autres, et il ne fait donc aucun sens d'y investir sans espérer un dividende, un rendement, une rentabilité. Je délie les cordons de la bourse seulement si tu me rapportes quelque chose. Donnant-donnant, donc. De l'autre, ceux pour qui le cinéma n'est pas un bien culturel, mais un art, avec tout ce que cela comporte d'intangibilité, d'évanescence, de poésie. Or, en investissant dans l'art, on ne peut s'attendre décemment à un résultat financier : en autorisant de tels financements, on investit dans le capital culturel, le patrimoine immatériel d'un pays. Comment le mesurer? Comment quantifier en dollars amassés ce que rapporte réellement, par exemple, la bonne santé esthétique ou narrative de notre cinéma étalée à travers les grands festivals internationaux? Comment estimer les effets bénéfiques, et non-monétaires, d'un film porteur, réussi, enlevant, enthousiasmant sur une population? Ils sont justement inestimables. L'opposition entre les deux perceptions semble presque trop schématique, elle est pourtant au coeur de ce qui aujourd'hui pousse les cinéastes à sortir de leur tanière pour s'assurer que demain, leurs oeuvres ne seront pas, du simple fait qu'elles sont financées par les institutions gouvernementales, soumises aux mêmes critères d'évaluation qu'un vulgaire produit boursier. Quoi de plus normal?

    Si évidemment cette lutte pour que l'on persévère, coûte que coûte, à envisager le cinéma comme art est partagée par de nombreux cinéastes et commentateurs autour du globe, d'autres systèmes de financement publics du cinéma ont, cette semaine, révélé d'autres enjeux dont nous sommes, louons le Seigneur, apparemment épargnés. Quand on se compare, on se console...

    Un article de Shane Danielsen publié dans le Guardian détaille ainsi le cas russe, et plus particulièrement celui de Nikita Mikhalkov et de son Soleil Trompeur 2, suite donnée 16 ans plus tard à son célèbre film oscarisé. Sélectionné en compétition officielle au prochain festival de Cannes, et donc d'ores et déjà adoubé par une certaine élite mondiale cinéphile, le film a pourtant été un véritable flop de box-office lors de sa sortie récente à Moscou. La raison? La proximité un peu trop assumée entre le cinéaste et cette bonne pâte de Vladimir Poutine et le sentiment apparemment généralisé que le cinéaste, devenu un instrument de l'État plus qu'un artiste, profite de ses films pour diffuser une image patriotique et lyrique d'une grande Russie regrettée. Vengeance du public donc qui cette fois ne l'a pas suivi. Mais vengeance également des autres cinéastes russes, excédés par l'omnipotence de la place prise par Mikhalkov. Président de l'Union des cinéastes russes qu'il dirige visiblement d'une main de fer depuis une dizaine d'années, le réalisateur de Soleil Trompeur ou d'Urga vient en effet de faire l'objet d'une pétition signée entre autres par Alexander Sokurov, les Guerman père et fils, Youri Norstein ou Naum Kleiman, directeur du musée du cinéma (quelques détails ici) qui y dénoncent ses pratiques autoritaires et despotiques, mais également son statut de "cinéaste officiel de la Russie". Détail loin d'être insignifiant qu'il faut ici mentionner : l'Union des cinéastes russes est l'organisme chargé de distribuer les subventions d'État aux projets de films... Et rares sont les jeunes, et moins jeunes, cinéastes critiques de la situation russe à avoir pu se faufiler entre les mailles de ce financement d'État où le cinéma n'est pas tant considéré comme un produit marchand que comme un véritable outil de propagande nationaliste.

    Évidemment, quelques cinéastes ont toujours réussi à concilier financement d'État et liberté de création, même dans les pays apparemment les moins portés à la gaudriole idéologique (Miklos Jancso à l'époque de la Hongrie communiste, Hou-Hsiao-Hsien à Taïwan pour ne citer qu'eux...). Évidemment encore, la situation d'un artiste subventionné par son pays est peut-être la plus précaire, la plus délicate de toutes. Évidemment toujours, le cas des cinéastes québécois à qui l'on ne demande pas (encore ?) de « vendre » leur nation en échange de quelques deniers publics semble plus enviable. Mais, bien honnêtement, qu'il soit cinéma-marchandise ou cinéma-outil de propagande, la différence ne paraît pas si énorme: dans les deux cas, c'est bel et bien le cinéma-art qui perd. Et avec lui, la Nation toute entière

Bon cinéma

Helen Faradj

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Vos réactions (1)

  1. Mikhalkov adaptait gentiment Tchekhov a l'époque de l'URSS, laissant à d'autres les combats. Il a attendu la chute du mur pour dénoncer le stalinisme dans Soleil trompeur. Défonceur de portes ouvertes, le voici de retour. Le public n'est pas dupe.

    par Marcel Jean, le 2010-05-06 à 15h56.

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