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LA FILLE COUPÉE EN DEUX - critique d'Éric Fourlanty

2010-05-13

CHABROL SANS L'APPÉTIT

    En 1906, Stanford White, célèbre architecte de New York, fut tiré à bout portant par un jeune millionnaire, jaloux de la liaison sulfureuse que sa femme, actrice débutante, avait eue avec l’architecte, alors qu’il avait 47 ans et elle, 16. L’Upper East Side se délecta de l’affaire, et le procès défraya les manchettes des journaux de  ce siècle qui venait de commencer.  En 1955, Richard Fleisher en tira The Girl in a Red Velvet Swing, avec Ray Milland, Joan Collins et Farley Granger, une série B aussitôt vue, aussitôt oubliée.

    Un demi-siècle plus tard, c’est Chabrol qui s’y colle, troquant la bonne société new-yorkaise pour la bourgeoisie lyonnaise et faisant de l’actrice une Miss Météo et de l’architecte, un écrivain prestigieux. Y gagne-t-on au change? Rien n’est moins sûr. Réalisé en 2007, et jamais distribué en salles au Québec, à part un petit passage par le Festival du Nouveau Cinéma, La Fille coupée en deux sort directement en DVD (sans un seul petit supplément ou entrevue à se mettre sous la dent). On comprend pourquoi en le voyant.

    François Berléand est un auteur à tendance misanthrope mais porté sur les partouzes, marié depuis toujours à une épouse compréhensive. Il vit à Lyon, il publie régulièrement sous l’œil impavide de la critique hexagonale, et son Goncourt a laissé si peu de traces dans les mémoires qu’un journaliste qui le rencontre oublie qu’il l’a déjà gagné. Bref, le monsieur a besoin d’action. Ludivine Sagnier est une jeune fleur ambitieuse, fille de libraire qui a les apparences de la pureté et qui passe de Miss Météo à vedette locale du petit écran. Benoît Magimel est l’héritier caractériel d’une grande fortune de la région, voiture sport, vestons excentriques et scandales dans les restaurants de la ville gastronome. En périphérie de l’intrigue, Mathilda May est une éditrice maternelle et ratoureuse, confidente de l’écrivain blasé et qui se voit peut-être dans la jeune fille que celui-ci séduit. Ça commence feutré, ça se poursuit mollement et ça finit très mal.

    Depuis 52 ans qu’il fait des films, Chabrol excelle dans un domaine : l’étude de caractère. Qu’il s’agisse d’une provinciale avorteuse, d’une bonne meurtrière ou d’un inspecteur cynique, le cinéaste est à son meilleur lorsqu’il farfouille dans les tréfonds de la nature humaine, d’autant plus si celle-ci revêt les habits de la bourgeoisie française, là où les plus bas instincts sont muselés, et exacerbés, par le poids des apparences.

    Dans La Fille coupée en deux (titre prometteur s’il en était pour un Chabrol) on est en terrain connu. Un vieux beau pervers, une jeune fille si pure que c’en est louche et un jeune matamore par qui le scandale arrive : tout était en place pour que le plus roublard des cinéastes français enfonce le clou dans cette France profonde qu’il aime détester. Hélas, le ton oscille entre la chronique de mœurs et le grand guignol, sans que la sauce prenne. Berléand joue les yeux fermés, Magimel en fait des tonnes et la mise en scène donne une furieuse impression de déjà vu : combien d’autres films français s’ouvrant sur un plan d’une voiture traversant une ville et s’engageant dans l’allée de gravier d’une maison bourgeoise? Lumineuse et trouble, Ludivine Sagnier affirme encore une présence forte, mais insuffisante pour sauver ce film générique de l’ennui.

    Consolons-nous : réalisé deux ans plus tard, Bellamy confirme qu’il ne faut pas juger un cinéaste de la trempe de Chabrol sur un seul film.

Éric Fourlanty

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