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FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM DE SAN FRANCISCO - par André Roy

2010-05-12

    Fondé par la San Francisco Film Society, le San Francisco International Film Festival est reconnu pour être une manifestation de grande qualité et où le film d'auteur, toujours synonyme d'exigence, d'audace et de sensibilité, occupe une large place. La manifestation est un complément aux actions de cette association, qui veut être un lieu d'éducation cinématographique, et, à cet effet, fait partie d'activités comme les ateliers donnés dans les collèges et les universités, les aides aux jeunes réalisateurs de la région dans le développement et la production de leurs films, les résidences et les bourses, en plus du quotidien en ligne sur les films projetés dans la baie. Ce festival, qui est un des plus anciens aux États-Unis, se révèle un moment d'abondance pour les San-Franciscains qui, durant l'année, voient peu de films étrangers dans les salles commerciales.

    Les films choisis par les programmateurs sont distribués dans six sections, dont les trois plus importantes sont « New Directors », pour le premier et le second films de réalisateurs émergents sur la scène internationale, « World Cinema » qui accueille des œuvres précédemment acclamées un peu partout dans le monde (principalement à Cannes, Venise, Berlin et Toronto), dont cette année, pour ne nommer que quelques titres, Air Doll de Kore-eda, Cairo Time de Ruba Nadda, Hadewjich de Bruno Dumont ou Soul Kitchen de Fatih Akin, et « Documentary » qui regroupe également des œuvres venues du monde entier. Parmi ces sections, certains films concouraient pour des prix; ainsi, Last Train Home, du Québécois d'origine chinoise Lixin Fan, a remporté le prix du meilleur documentaire.

    C'est parmi 13 titres sur 28 de la sélection « New Directors » que les trois membres de la Fipresci devaient élire une œuvre. Nous avons rapidement porté notre choix sur Frontier Blues, de l'Iranien Babak Jalali qui, comme beaucoup cinéastes de son pays, vit en exil (en Angleterre). Ce premier film réunissait tous les éléments qui marquent, pour ainsi dire, un film d'auteur comme un fer rouge : caméra distante avec des plans généraux et d'ensemble, primauté de l'esthétique sur le récit, style loin de tout naturalisme et de psychologie, conscience morale d'un monde en perdition. Un ensemble de saynètes qui se ressemblent grâce à une structure qui table sur la répétition, mais avec un léger décalage, ne racontent pas véritablement d'histoire ni ne décrivent une situation particulière; disons que la fiction dessine l'atmosphère d'un village situé à la frontière entre l'Iran et le Turkménistan. Tout est ici une question de mise en scène, réglée au cordeau, mais jamais sèche; les plans, longs et statiques, forcent l'empathie envers des personnages au visage triste et beau, et transforment la monotonie et l'ennui d'un village isolé en une poésie imprégnée d'humour et de délicatesse.

    Quelques autres films ont attiré l'attention des membres de la Fipresci, qui les avaient retenus pour leurs discussions. Un thème commun semblait tous les réunir : l'enfance perdue. Les thèmes comme l'enfant abandonné, la recherche du père et les relations familiales ou de clan traversaient A Brand New Life, une coproduction France-Corée du Sud d'Ouine Lecomte, La pivellina, une coproduction Italie-Autriche de Tizza Covi et Rainer Frimmel, Susa du Géorgien Rusudan Pirveli et Son of Babylon, une multicoproduction de Mohamed Al-Daradji.

    Venue de la Quinzaine des réalisateurs de 2009, La pivellina, de Tizza Covi et Rainer Frimmel, est un premier film dont le point de départ est tout simple : une enfant de deux ans est abandonnée par sa mère et recueillie par un couple d'artistes de cirque marginaux. Le récit, dès les premières images, indique sa filiation avec le néo-réalisme italien (où les orphelins abondaient, justement). La petite fille Asa, parfois prénommée Asia, deviendra petit à petit membre de cette famille vivant dans une roulotte, dans une banlieue romaine sale et boueuse. Par l'économie de sa narration et une authenticité certaine dans les gestes du quotidien, l'œuvre peut être interprétée tout à la fois comme un documentaire et un manifeste sur l'état socio-économique italien sous Silvio Berlusconi tant le portrait, tout de naturalisme et de poésie, qu'il en dessine apparaît triste et amer. Ce film sobre, humble dans son filmage (pas d'effets de manche, pas de pathos), qui parle de survie, d'entraide et d'honnêteté, est une leçon émouvante d'humanité.

    Autre premier film, qui a rapporté le premier prix au festival coréen de Jeonju, Susa, de Rusudan Pirveli, est proche par son style de La pivellina, quoiqu'on y sente parfois un effet d'esthétisation plus évident que chez les deux cinéastes italiens. Une mère parle constamment à son fils d'une douzaine d'années, qui se prénomme Susa, du retour imminent de son père après une longue absence. Le garçon est plein d'espoir, mais entretemps il lui faut affronter une réalité faite de misère : il livre des bouteilles de vodka d'un commerçant où sa mère travaille; la vente est illégale et on en profite pour l'arnaquer. Susa se montre un garçon à la fois rusé et naïf, mais surtout extrêmement seul, apprenant par lui-même les dures lois de la survie. Empruntant au néo-réalisme italien le regard sans complaisance sur la vie terne et monotone des gens démunis placés dans l'impossibilité de sortir de la misère, le film est magnifiquement mis en scène, tout y étant en clair-obscur, dans des couleurs bleu gris, sur fond de paysages désolés et dans des intérieurs décrépits; ce qui lui permet de donner aux spectateurs le sentiment d'une puissante et touchante vérité.

    Le chemin de la reconnaissance de Son of Babylon a commencé au dernier festival de Berlin et depuis le film continue son périple des festivals (Sundance, Istanbul, etc.). Pour son premier film, Mohamed Al-Daradji, exilé en Grande-Bretagne, propose un voyage à travers l'Irak, un pays détruit par la guerre et où personne ne sait ce qui les attend. En entendant les nouvelles que les prisonniers de guerre ont été retrouvés vivants dans le Sud, un jeune garçon, Ahmed, part avec sa grand-mère à la recherche de son père disparu et qu'il n'a jamais connu. L'Irak de l'après-Saddam que foule le couple est un pays chaotique (prendre un bus relève du cauchemar) et un territoire où la mort – on y sent presque son odeur – règne. Cette sorte de road movie, empreint de chagrin et de souffrance, qui se déroule lentement, avec de superbes plans panoramiques, montre l'impact de la guerre de manière dépouillée et lumineuse.

André Roy

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