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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

FRENCH CANCANNES

2010-05-13

    Peut-être est-ce une façon d'exciter les troupes restées au port? N'empêche, chaque année, c'est la même chose. Aux abords de l'ouverture du Festival de Cannes, assurée hier soir par le collanté Robin Hood de Ridley Scott, le bruissement des films à surveiller — noms à épier — scandales à anticiper devient étourdissant. 2010 ne fait pas exception à la règle.

    Frédéric Boyer, le nouveau sélectionneur de la Quinzaine des réalisateurs, s'est ainsi épanché un peu partout (notamment ici) sur les coups de coeur de sa programmation. Parmi ses indications et sur la seule excitation qu'elles suscitent, on retient aisément ces quatre-ci, en espérant un jour une diffusion de ce côté-ci de l'Atlantique (promis, on déroulera aussi un tapis rouge, même s'il faut le fabriquer nous-mêmes): Everything will be fine de Christoffer Boe ("un film d’espionnage très réussi dans l’esprit de Klute ou d’A cause d’un assassinat de Alan J. Pakula. Un travail sur la paranoïa et le mensonge pour le vainqueur de la Caméra d’Or 2003"), Cleveland Vs Wall Street de Jean-Stéphane Bron ("la reconstitution d’un procès qui n’a jamais pu avoir lieu entre les habitants de Cleveland expulsés à cause de la crise des subprimes et les banques de Wall Street. Un documentaire extraordinaire, une histoire terrible et passionnante filmée comme un thriller avec les vrais personnages"), Illégal d'Olivier Masset-Depasse ("un film très émouvant et extrêmement réaliste sur la question des sans-papiers, tourné dans un centre de rétention pour femmes. Une actrice extraordinaire, un montage haletant et un filmage entre le Ken Loach de My Name Is Joe et le cinéma des Dardenne") et l'étrange, même sur le papier, Little Baby Jésus of Flandre de Gust Vanderberghe ("un coup de cœur très prometteur. Un film très drôle qui pourrait se situer entre les tableaux de Jérôme Bosch et du Bela Tarr burlesque, joué par trois acteurs de théâtre trisomiques, et en scope noir et blanc.")

    Mais, à en croire The Guardian, le choc, indispensable à toute bonne édition cannoise, de la trempe de ceux causés par Irréversible ou Antichrist, devrait cette année plutôt se dénicher du côté d'Un certain Regard où sera présenté Chatroom, nouvelle livrée horrifique de Hideo "Ringu" Nakata déjà présentée comme "le film le plus dérangeant de Cannes". Porté par les épaules du jeune Aaron Johnson (Kick-Ass), le cyber-trhiller adapté d'une pièce d'Enda Wash devrait faire frissonner les smokings en présentant une bande d'ados se réunissant sur un forum de discussion internet géré par un certain William, grand manipulateur en chef. Quand le film d'horreur se fait virtuel et s'invite sur la Croisette? À suivre en tout cas...

    Toujours du côté d'internet, mais beaucoup plus réel cette fois, ce sont deux jeunes premiers qui forcent cette année à déclarer ouverte la première édition de Cannes 2.0. Jamais à court de pavés dans la mare, Jean-Luc Godard et Ken Loach (invité-surprise de la compétition officielle avec Route Irish) ont en effet au cours des dernières semaines affirmé l'ultranécessité d'internet dans le monde de la distribution cinéma, le second en rendant disponible gratuitement sur YouTube une bonne partie de sa filmographie (Hidden Agenda, The Navigators, Riff-Raff, Ae Fond Kiss, Cathy Come Home, Poor Cow, Kes), le premier en mettant tout simplement la diffusion sur internet au même rang que celle dans un festival. Son Socialisme, événement attendu de la Quinzaine des réalisateurs, ne se fera en effet pas attendre pour les quelques chanceux inscrits à l'avant-première de son film les 17 et 18 mai prochains sur le site Filmotv. Véritable provocation de la part d'un cinéaste dont le travail sur les médiums a toujours nourri la démarche ou réelle anticipation de ce qui nous pend au nez? Un mode de circulation des oeuvres en tout cas inédit et qui risque de susciter bien des discussions dont Cannes, on le parie bien volontiers, devrait résonner cette année.

    Beaucoup plus politiques, d’autres soubresauts cannois rappellent, pour leur part, qu'il y a encore certains pays où se produisent de vrais films qui chatouillent, des oeuvres qui viennent empêcher le ronron tranquille de systèmes dont seules les apparences ont l'air démocratiques. Direction l'Italie où Draquila — l'Italie qui tremble de la satiriste Sabina Guzzanti, sorte de Michael Moore locale, sélectionné hors compétition, a ainsi déjà beaucoup fait parler de lui. Car c'est à cause de lui que le ministre berlusconien de la culture, Sandro Bondi, a décidé dans un geste d'une grande théâtralité, de boycotter le Festival de Cannes. Pas de ministre, tiens, la voilà votre punition pour oser montrer un film critiquant la gestion du tremblement de terre de L'Aquila par le gouvernement italien et sa main-mise sur les projets de reconstruction de l'endroit (le ministre préfère évidemment parler d'un film de propagande qui offense la vérité et le peuple italien, soutenu en cela par... Franco Zeffirelli qui a certainement perdu là une belle occasion de se taire). Histoire de jeter de l'huile sur le feu, Jack Lang, ancien ministre de la culture français s'est amusé à moquer la conception de la liberté artistique de M. Bondi, qualifiant sa réaction de "puérile, infantile et capricieuse".

    Si les relations France-Italie risquent de sortir de ce petit tumulte légèrement tendues, celles qui unissent la France à l'Algérie promettent d'être encore plus chaotiques. Encore une fois, la faute à un film, Hors-la-loi en l’occurrence du réalisateur franco-algérien Rachid Bouchareb, sélectionné en compétition officielle (son Indigènes avait valu le prix d'interprétation à Roschdy Zem, Samy Nacéri, Jamel Debbouze et Sami Bouajila en 2006 et forcé le président Chirac à délivrer des pensions d'anciens combattants aux tirailleurs 'des colonies' enrôlés par la France pour servir de chair à canon durant la guerre, en son nom). C'est que Bouchareb a décidé de planter le décor de son nouveau film en pleine guerre d'Algérie, et notamment autour du massacre de Sétif le 8 mai 1945, sujet tabou s'il en est pour le cinéma français que l’on peut assimiler à un véritable éléphant dans la pièce dont chaque simple mention semble raviver de vieux et rances débats. Hors-la-loi ne fait pas évidemment exception à la règle. Même pas déballé qu’il est déjà dénoncé, le film, et notamment par le député de la majorité présidentielle Lionnel Luca qui y décèle avec un don de divination hors du commun (il n'a pas vu le film, a-t-il avoué un peu partout candidement!) une glorification des membres du Front de libération nationale et une charge anti-française (dans une lettre au secrétaire d'État à la défense et aux anciens combattants, il réclame ainsi : "je vous saurais gré de bien vouloir veiller à ce que la sortie du film ne puisse être cautionnée par les officiels français"), obligeant du même coup plusieurs historiens à rappeler dans de nombreux journaux ce qui s'était véritablement passé en ce jour sanglant à Sétif. Vérité historique, devoir de mémoire...: le poids que l'on essaye de faire porter à Hors-la-loi est énorme. Mais n'oublie-t-on pas l'essentiel ? Comme le soulignait l'historien Pascal Blanchard au journal Le Monde: "Hors-la-loi est une fiction. On n'a jamais reproché à Francis Ford Coppola, le réalisateur d'Apocalypse Now, de n'avoir pas filmé la guerre du Vietnam dans l'ordre où elle devait être racontée." Une pétition signée par plusieurs réalisateurs, intellectuels et analystes a emboîté le pas à cette défense du film ("Les vérités officielles et les dénonciations de l'"anti-France" qui ont sévi à l'époque des guerres coloniales sont-elles de retour ?") afin de remettre les pendules à l’heure. Au-delà de la bêtise de l'attaque (l'art n'est jamais qu’une interprétation du monde qui l’entoure et, même s’il ne l’était pas, la valeur de document d'un film n'a certainement pas à être avalisée par l'État!), reste néanmoins une plaie ouverte, béante, rouverte par le film et sa sélection cannoise et qu'il faudra bien, un jour, apprendre à panser.

    Nouveaux modes de distribution obligeant à la réflexion sur la place du cinéma en salles et en festival, analyses des mécanismes de domination propagés par internet ou plus simplement politiques, observations sur ce que doit le cinéma lorsqu'il se frotte à l'Histoire récente ou non (le Carlos d'Assayas, somme sur la vie du terroriste, risque aussi de susciter son lot de débats), pensées sur l'obligation de véracité et le pouvoir de la fiction : qui a dit que cette édition 2010 du Festival de Cannes manquait d’intérêts?

Bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (1)

  1. Encore une fois merci pour les infos et particulierement le lien vers le site Filmotv - Film Socialisme de Jean-Luc Godard. Dans la veine... Berlusconi et le film de Sabina Guzzanti - Draquila - l'Italie qui tremble, il y a également le film réalisé en 2003 par Andrea Cairola et Susan Gray - Citizen Berlusconi - Il premier Italiano e la stampa. Ce film vaut le détour et est d'une irrévérence jouissive. J'imagine le meme film réalisé au Canada sur Harper...Et sur Franco Zeffirelli...le pauvre à les mains moites.

    par Francis van den Heuvel, le 2010-05-14 à 10h27.

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