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EN DIRECT DE CANNES 2: UN DÉPART EN FANFARE - par Philippe Gajan

2010-05-14

    Commençons du côté de la compétition. Certes, on ne s'est pas trompé sur le côté sévère, voire sombre des films présentés jusqu'à présent. À tel point qu'on peut déjà signaler un thème récurrent : les vies brisées, en miettes, irréparables. Ce qui n'empêche pas le cinéma d'entrer par la grande porte, bien au contraire. À commencer par la première excellente surprise (en tout cas confirmation) : la très haute tenue du film de Mathieu Amalric, Tournée. On savait le cinéaste-acteur intelligent et intransigeant dans ses choix de films, on découvre un écorché vif, clope au bec, en gestionnaire d'une improbable troupe de stripteaseuses américaines féministes. C'est génial, délicieusement décadent par moment, au bord du gouffre souvent, un film lumineusement déprimé en quelque sorte. Des vies suspendues, des visages ravagés ou ravalés à grand coup de maquillage qui coule, une sorte de passage en continu du dérisoire au sublime façon Cassavetes. Bas les masques ! Ce road movie passe de port en port, comme si une parcelle de l'Amérique arpentait une parcelle de la France profonde avec en point de mire Paris, ville de la déchéance pour ce directeur déchu. Fort !

    Passons plus rapidement sur Chongqing Blues, le dernier film de Wang XiaoShuai (Beijing Bicycle) qui raconte la quête d'un père qui, au retour d'un long voyage, apprend que son fils qu'il n'a pas vu depuis 15 ans s'est fait abattre par la police alors qu'il avait pris une jeune femme en otage dans un magasin. Non pas que le film n'est pas intéressant, il est au contraire très juste dans sa quête très cinématographique d'un père qui cherche à se remémorer le visage de son fils qu'il lui faut «révéler» touche par touche, témoignage après témoignage, pixel après pixel. On pense au Zia Zhangke de Still Life un court moment. Mais autant ce dernier s'ouvre au monde rapidement, autant Chongqing Blues est introspectif, coupable par moment de manque d'emballement. Un blues qu'on aurait aimé plus plaintif ou plus sale.

    Enfin, un film coup de poing clôturait en beauté cette première journée et demie de compétition. On se demander pourquoi Im Sangsoo (The President's Last Bang) avait décidé de faire un remake du classique The Housemaid (réalisé en 1960 par Kim Kiyong, restauré par la fondation de Scorsese l'an dernier et disponible en streaming gratuit sur theauteurs.com). La réponse est marxiste (ô combien !), implacable, quelque part entre Bunuel (Le journal d'une femme de chambre) pour sa méchanceté et Wong Kar-wai pour son esthétique léchée. Impeccable, un film qui va jusqu'au bout de sa proposition.

    Et comme si cela ne suffisait pas, la Quinzaine nous réservait à son tour beaucoup d'émotions. À commencer par l'hommage rendu à Agnès Varda qui débutait par la projection de son film de 1969 fait à Hollywood, Lions Love … and Lies, un film d'une liberté absolu, interprété (improvisé ?) par Viva, l'égérie warholienne, les deux créateurs (sur scène) de Hair et Shirley Clarke, la grande documentariste.  Cela se poursuivait par un dialogue entre la grande dame et Wiseman et cela se concluait par la remise du Carosse d'or, qu'elle acceptait soulignant qu'elle appréciait que ce prix soit donné à une œuvre audacieuse et intransigeante ! Quelle cinéaste, quelle œuvre !!

    La 42e Quinzaine pouvait donc être déclarée ouverte et cela se faisait sous l'égide d'une troupe de musiciens de Kinshasa, auquel le film d'ouverture était consacré. Benda Belili! est une sorte de Buena vista social club, à ceci prêt que les musiciens sont ici soit en fauteuil roulant, pensionnaires d'un foyer pour handicapés, soit des gamins des rues... Le film chronique leur incroyable aventure qui en cinq ans les mènera jusqu'aux grandes scènes européennes. Peut-être pas un «grand» film, mais assurément un film avec le coeur à la bonne place. Le public était ici conquis et l'ovation fut mémorable.

Parfois Cannes, c'est ça et tant mieux...

Philippe Gajan

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