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EN DIRECT DE CANNES 3: MANOEL DE OLIVEIRA VS HIDEO NAKATA

2010-05-15

    Il y a de ces images qui marquent à jamais : par exemple Manoel de Oliveira avec son épouse au bras qui vient présenter son film en ouverture de la section Un certain regard. À eux deux, ils totalisent presque deux cent ans. Elle est toute petite, recroquevillée, trop fragile pour tout cela, elle semble venir en droite ligne du Douro, cette région du Portugal qu'affectionne tant le cinéaste. À cet âge-là, ils n'ont plus d'âge, le temps comme le festival ne semble plus avoir de prise sur notre couple doyen qui en a vu bien d'autres. Et cela donne un cinéma à la fois tellement novateur et pourtant tellement intemporel. D'ailleurs si Manoel de Oliveira semble de plus en plus filmer comme au temps du muet, lui dont le cinéma est pourtant si loquace quand il s'agit de réfléchir le monde, ce n'est certainement pas une régression, bien au contraire. Dans le dernier film du Maître, O estranho caso de Angelica, on retrouve le réalisme magique de ces derniers films encore accentué. Ici la magie s'apparente aux trucs de Méliès. Mais ce qu'on remarque plutôt, c'est comment s'intègrent ces «effets spéciaux». Car, comme d'habitude, qui dit de Oliveira, dit élégance de la mise en scène, une fluidité unique et surtout pas de chichis. C'est un film philosophique bien sûr, mais c'est pourtant un geste si simple. Manoel de Oliveira filme à l'essentiel, sans s'embarrasser de détours ou d'artifices. Par l'entremise de cette fable toute simple qui conte l'histoire de ce jeune photographe hanté par l'image qui s'anime de la jeune et belle morte dont il est venu faire le portrait une nuit en urgence, le cinéaste nous entretient de la mort, de l'amour au delà de la mort, et surtout des mystères de la vie apparentée à la matière et aux gestes ancestraux des ouvriers agricoles du Douro versus l'antimatière et les apparitions spectrales d'Angélique morte si jeune. Tout un programme ! C'est beau et vivant … comme un film de Manoel de Oliveira.

    À l'inverse même si la prémisse du nouveau, très attendu et très anglais film de Hideo Nakata, Chatroom. est plutôt formellement réussie par la mise en place d'une géographie cinématographique de ces lieux de rencontre virtuels, on se retrouve vite pris au piège d'un cinéma certes virtuose mais qui véhicule des messages au mieux très convenus, au pire réac... Le problème du cinéaste de Ringu est qu'il accrédite la thèse qu'une bonne partie du cinéma d'horreur flirte avec des valeurs ultra conservatrices. Car sa démonstration du danger de ces mondes virtuels du chat et de l'influence que certains peuvent exercer par l'entremise de ces canaux ne convainc guère. Vous voulez savoir la fin ? Eh bien le méchant sera puni...

    Nettement plus allumé et original est le premier long métrage de Gus Van der Berghe, Petit bébé Jésus de Flandr, gracieuseté de la Quinzaine des réalisateurs, qui met en scène une campagne flamande aux faux airs de gravures de Gustave Doré arpentée par trois rois mages trisomiques : ils s'appellent Suskewiet, Pitje Vogel et Schrobberbeeck, se révoltent contre la faim et la pauvreté et tutoient Jésus comme le diable. Il y a ici le même processus en œuvre que chez Bela Tarr. Nos trois compères sont ici transfigurés, lumineux et habitent l'écran comme les mythes. Leur présence, d'incongrue devient bientôt nécessaire et suffisante. On se plait dès lors à suivre leurs aventures aussi improbables que truculentes et pourtant si naturelles.

La magie du cinéma quoi ! À demain...

Philippe Gajan

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