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EN DIRECT DE CANNES 5: GODARD, TEL LE SPHINX

2010-05-17

    Godard, LE Godard, ne viendra pas, c'est officiel. J'aime beaucoup cette phrase de Dider Péron dans Libération : «Godard, la légende, a toujours fait de l'ombre à ses films. En s'absentant, il nous demande d'interroger son Film Socialisme et de lui foutre la paix.» Plus diplomatiquement (enfin, c'est Godard quand même !), le cinéaste a fait parvenir une lettre manuscrite à Thierry Frémaux et à ses distributeurs producteurs, expliquant que : «Suite à des problèmes de type grec, je ne pourrai être votre obligé à Cannes». Dont acte... Un buzz de moins en prévision donc. Car si Film Socialisme est bien là, ne comptez pas sur un buzz et encore moins sur un compte rendu à chaud ! Celui-là, il faudra le ruminer, le mastiquer, tourner sept fois sa langue..., car le sphinx a encore frappé. Si on reconnaît sa patte inimitable - collage d'éléments hétérogènes, de citations, d'extraits de films, de sons, de phrases déclamatoires, de scènes exemplaires de la vie quotidienne (ou encore de scènes quotidiennes de la vie exemplaires) -, si on reconnaît très nettement ses thèmes de prédilection comme l'histoire, la Palestine, l'engagement, on reconnaît également son aversion pour les pensées toutes faites ou encore prémâchées. Il faut repenser à cette célèbre réplique du Belmondo d'À bout de souffle: «Si vous n'aimez pas la mer,... alors, allez-vous faire foutre !» et l'affronter !

    Sinon, la compétition a pris son air d'aller avec une succession d'habitués et de favoris. Après le très bon Another Year de Mike Leigh, premier film à faire consensus et à se démarquer pour une éventuelle récompense (de la palme en passant par le prix d'interprétation féminin), et, entre parenthèse, un titre parfait pour la sélection, se sont succédés Tavernier (tiens ? La fille de d'Artagnan 2 en 2010 à Cannes ?), Kitano et Inarritu avant Kiarostami / Binoche. Bref que du lourd...On peut dire qu'on est vraiment entré dans le vif du sujet.

    Kitano, après s'être amusé (?) à briser en mille morceaux son aura (avec notamment l'auto-parodie Takeshis'), revient sur la Croisette avec un film de Yakuzas ultra-violent, ultra-déprimé et ultra-classique (les luttes de pouvoir et les manigances entre clans soumis à une hiérarchie et à des codes extrêmement contraignants). Un film tout d'une pièce, impressionnant de maîtrise (à l'image d'une bande-son très présente) et qui semble ne rien vouloir laisser de côté. C'est peut-être là où le bât blesse. On ne respire pas dans ce film. Alors formidable comme trip, mais limité comme prémisse d'une réflexion à mener. Le contraire du film de Godard, quoi.

    Inarritu, quant à lui, semble remis de ses escapades dans le cinéma de qualité internationale et c'est une excellente nouvelle n'en déplaise à Monsieur Macérola. Après les sans âme 21 Grams et (surtout !) Babel, le cinéaste mexicain épaulé par un convaincant Javier Bardem, revient se frotter à un monde, un microcosme, plus proche du Amores Perros qui l'avait fait connaître. Biutiful était l'un des films les plus attendus cette année à Cannes et était précédé d'un buzz très favorable. En orchestrant cette plongée dans le milieu interlope de Barcelone où toutes les criminalités se côtoient, Innaritu prouve que son cinéma est meilleur quand il sent la sueur (celle de la peur comme celle des bas-fonds) et l'alcool, qu'il brasse l'argent sale aux frontières de la mort et qu'il se préoccupe d'existences hallucinées plutôt que d'archétypes chics baladés par le destin. Ici, son «héros» trafique la drogue comme le clandestin, tout en entretenant un dialogue télépathique avec les âmes en transit d'êtres récemment décédés. Il a deux enfants, une femme bipolaire en rechute constante et un cancer en phase terminal. Cela peut paraître trop. Cela lui confère pourtant une empathie qui confine à la douleur, une sorte de feu intérieur qui vient jeter un pale éclairage sur des vies qui ne l'attendaient pas pour être déjà dévastées ou sauvées. Tel est le dernier film d'Inarritu : une stèle qu'un monde imparfait élève à l'humanité.

Philippe Gajan

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