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LE CHIC COLLABO - par Robert Lévesque

2010-05-20

    Depuis la parution de Chantons sous l’occupation en 1976, ce dossier exhaustif monté par André Halimi qui en fit un film la même année (avec des images de Rouch pour les scènes tournées en 1975, on y voit le cher Jean-Louis Bory), on sait à quel point les Parisiens s’amusaient, et riaient, dans les années de guerre, de 1940 à 1944 ; les music-halls faisaient le plein, c’était « le retour de Maurice Chevalier », côté théâtres, Guitry occupait celui de la Madeleine avec N’écoutez pas, Mesdames, on allait applaudir Le pays du sourire à la Gaité-Lyrique ou La merveilleuse journée au Palais-Royal, s’y croisaient Parigots et officiers allemands ; au cinéma, en juin 1942, le spécialiste des adaptations littéraires, Jacques de Baroncelli, frappait fort avec une somptueuse adaptation de La duchesse de Langeais signée par le scénariste (et par ailleurs commissaire à l’information du gouvernement de Vichy) Jean Giraudoux.
 
    On peut le voir sur TFO le 31 mai à 21 heures ce film emblématique du cinéma français de la collaboration, cinéma de qualité et d’abjection à la fois selon les points de vue; ces films-là ont intérêt à être vu en sachant tout cela, en sachant que, s’agissant de Giraudoux par exemple, on pouvait être brillant, délicat, hypocrite et sale (cet écrivain raffiné et compromis meurt pile-poil pour lui avec la défaite, en 1944). Baroncelli, lui, routier du cinoche chic, né en 1881 et mort en 1951, signait avec soin plein de ces adaptations (Loti, Anatole France, Ponson du Terrail, Verne, Sue) qui allaient, sauf La duchesse de Langeais, prendre le chemin des archives climatisées et surtout de l’oubli général (son fils Jean, mort en 1998, fut un bon critique de cinéma au Monde).
 
    Dans ce film noir et blanc, c’est Edwige Feuillère (le mot de Claudel à son sujet, elle qui fut la créatrice d’Ysé dans Partage de Midi : « je craindrais de rencontrer cette femme au coin d’un bois le soir») qui est la duchesse de Langeais, une intouchable qui répondait du prénom d’Antoinette, et c’est Pierre Richard-Willm qui joue son amant, enfin celui qui voudrait bien l’être et qui ne la retrouvera que morte dans un couvent espagnol ; il s’appelle Armand, c’est un militaire de haut rang. Transposée dans la valetaille, cette histoire d’amour impossible aurait pu être titrée « Antoinette et Armand » et sentir l’ail. Mais c’est dans le Faubourg Saint-Germain que tout cela se passe, en guindé, au début du dix-neuvième siècle quand l’aristocratie parisienne craquait un peu de ses huiles, ou craquelait plutôt, tant la façade était tout de même encore un peu solide.
 
    Ça tombait bien, Feuillère et Willm, pour ce couple offert à l’admiration des occupés. Baroncelli avait la main pour la distribution chic ; ils venaient tous les deux de jouer au Théâtre des Arts, toujours sous l’Occupation, les amants maudits de La dame aux camélias de Dumas fils et c’était là aussi « un Armand » pour Richard-Willm, Armand et Marguerite ; le public confondait les couples même si, côté sexe, Antoinette de Navarreins, duchesse de Langeais, et Marguerite Gautier, courtisane tuberculeuse, c’était loin d’être la même chanson... Ce pauvre Richard-Willm, nez d’aigle, jeu Odéon, décrété l’acteur le plus populaire de 1936, il allait être oublié avant de mourir, en 1983, mais ça, c’est une autre histoire…
 
    Moi, sachant que ce film revenait au petit écran, j’ai relu le roman de Balzac. La bonne occase. Un Balzac, je suis toujours preneur. Et j’ai pu me rendre compte que Giraudoux trahissait (aussi) son Balzac, car la duchesse, au cinéma, mélo et gros plans obligent, meurt dans les bras d’Armand de Montriveau lorsqu’il la retrouve au couvent des Carmélites Déchaussées (si, si, c’est ainsi dans Balzac, les « Carmélites Déchaussées »…), alors que dans le roman d’Honoré (plus âpre) elle est déjà morte lorsque notre Armand la retrouve…
 
    La distribution réunie pour jouer les ombres autour du couple empêché, c’était le cheptel stakhanoviste du temps de l’Occupation : Aimé Clariond de la Comédie-Française, très occupé puisqu’il tourna dix films par an quand les Allemands faisaient la loi en France, et Simone Renant dont le sourire insouciant traversait la grisaille de ces années-là, Simone Renant née en 1911 et dont je ne sais pas si elle est morte depuis que Philippe de Broca l’a parcimonieusement réchappée de l’oubli pour une scène de cinq minutes dans L’Homme de Rio en 1963, et pour quelques minutes de plus en 1977 dans Tendre poulet
 
Bon cinéma de papa !
 
Robert Lévesque

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