Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

MORCEAUX CHOISIS

2010-05-20

    Comment ne pas commencer par lui? Comment ne pas s'amuser, comme des enfants, de ce tour de magie qui consistait en début de semaine à faire de son absence un des événements les plus marquants de la Quinzaine? Des problèmes "de type grec", un manque d'envie, une conviction que c'est au film de parler, alors qu'il est un des plus beaux parleurs de notre planète cinéma... Les raisons importent, au final, assez peu. Jean-Luc Godard a déserté la Croisette, lui qui devait venir y présenter Film Socialisme, lui qu'attendaient avec avidité les chasseurs d'accroches toutes faites pour articles au rabais. Qu'à cela ne tienne, et à défaut d'avoir découvert son nouveau film à digérer (voir les commentaires visiblement épatés de Philippe Gajan, en direct de Cannes), on pourra encore le lire. Dans les Inrockuptibles, d'abord, qui publient dans leur "spécial Cannes", une longue entrevue où le roublard cinéaste navigue avec élégance et charisme entre John Ford, droits d'auteur, la Grèce, la justice et Barack Obama. Pour une confrontation de points de vue, on pourra aussi se payer un détour par le site de Télérama qui organise avec malice la rencontre entre deux enfants terribles de mai 68: JLG et Daniel Cohn Bendit (les deux trublions n'en sont pas à leur première rencontre, en 1969, le premier, sous l'égide du groupe Dziga Vertov, tournait sur un scénario du second Le vent d'est, mêlant dans sa ratatouille marxisme et western spaghetti!). Extraits (à noter, le site propose aussi quelques extraits sonores de cette entrevue):
"Daniel Cohn-Bendit : Ces écrans, ce matériel, ces vidéos, ces livres... tu vas vraiment tout bazarder ?
Jean-Luc Godard : Mais ce n'est pas bazarder, c'est une époque révolue. Anne-Marie (1) l'a fait avant moi. C'est fini, on peut à peine créer. Le cinéma est une petite société qui s'est formée il y a cent ans, dans laquelle il y avait tous les rapports humains, d'argent, de femmes, et qui disparaît. L'histoire du cinéma n'est pas celle des films, comme l'histoire de la peinture n'est pas celle des tableaux. Le cinéma a à peine existé. Moi, j'ai essayé d'en faire autre chose. Mais aujourd'hui, je marche sur un seul piston..."

"DCB : « Socialisme », pour toi, c'est encore quelque chose qui a du sens ?
JLG : Si on parle du fond des choses, du fond de la mer, de Rousseau, oui. Ce film, je l'avais d'abord appelé Socialisme, mais cela me semblait trop connoté. Film socialisme, c'est différent : un philosophe m'a écrit douze pages en disant c'est merveilleux d'avoir vu « film » avec « socialisme », parce que ça dit autre chose, ça veut dire « espoir » quand même.
DCB : Moi, j'aurais mis écologie...
JLG : Film écologie ?
DCB : Oui, si on me demandait ma conception de la société, du fond de la mer comme tu dis, aujourd'hui, ça ne serait plus socialisme.
JLG : L'Europe et l'écologie, j'admire, et ça me fait de la peine de te voir là, c'est touchant au fond.
DCB : Pourquoi de la peine ? De me voir dans ces milieux-là ?
JLG : Non, parce que rien ne peut marcher. Tandis que faire un film, écrire un livre, on peut encore. Je reste dans mon domaine, je constate que les seuls qui aient voulu faire un cinéma européen, ce sont les Allemands en 1933."

***
    L'article date un peu, cela ne l'empêche pas d'être passionnant. Et de montrer encore une fois que de vouloir à tout prix cloisonner les fonctions critiques et créatrices n'est pas nécessairement la meilleure des options pour faire avancer le schmilblick. Si Axelle Ropert épatait il y a quelques semaines en présentant sa délicieusement mélancolique Famille Wolberg, sa plume et son esprit séduisent tout autant. La preuve? Cet article paru dans les Inrockuptibles où elle sévit avec grâce depuis quelques temps, et dans lequel elle décortique avec sagacité les différentes décennies du cinéma. Morceaux choisis:
"Années 50, étouffement du foyer familial et invention d'un rythme propre à la jeunesse avide de ne surtout rien engranger : âge de la vitesse (Ray).
Années 60, vitesse acquise, franchissement des tabous : âge de la transgression (Kazan).
Années 70, transgression creusée de l'intérieur jusqu'au vertige, psychédélique et mutique : âge de la perte de soi (Monte Hellman).
Années 80 : coup d'arrêt à la perte de soi, retour à l'humour, à la communauté d'amis et au plaisir de bavarder ensemble – âge de la joie (John Hughes).
Années 90 : coup d'arrêt à la joie, évacuation des bornes du passé et de l'avenir, fixation sur le moment présent, esprit devenu une surface sans conscience – âge du spleen (Gus Van Sant).
Années 2000 : profanation du romantisme de l'âge du spleen, fixation sur la chair dans sa dimension la plus triviale, avec un soupçon de masochisme qui en fait encore une forme de punition de soi (trop jeunes, trop beaux – chez Larry Clark – ou trop moches et trop gros – chez Apatow) – âge du "trash".

   Et les 2010, alors? C'est sans pitié qu'elle renvoie dans les cordes notre cinéma contemporain, le qualifiant d'âge de la mollesse, en s'appuyant sur les apathiques Funny People et Greenberg. Un constat sévère, certes, manquant de recul, certes encore et qui devra peut-être être révisé d'ici 2020, mais qui semble néanmoins mettre le doigt exactement sur ce malaise qui suinte cette semaine de tous les comptes-rendus cannois : le sentiment que personne ne s'y amuse réellement, que l'indolence un peu lâche de ce qu'on y voit, de ce qu'on découvre sur nos écrans depuis plusieurs mois, ne parvient pas à exciter...

***
    C'est aussi, d'une certaine façon, de cette sorte de paresse empesant les pellicules dont les échotiers américains se font les gorges chaudes. Tout commence dans un éditorial de Nick James, dans l'édition de Sight&Sound d'avril 2010. L'auteur y déplore les excès de ce qu'il nomme le "Cinéma de la lenteur", tendance d'un certain jeune cinéma contemporain faisant de la dilatation du temps un de ses enjeux principaux (qui a dit le seul?) et posant en filigrane la question qui fâche: au nom du cinéma d'auteur, peut-on vraiment faire n'importe quoi? Repris et affiné par Steven Shaviro (Slow Cinema Vs Fast Films), l'argumentaire se résume à ceci: "le cinéma de la lenteur contemporain descend de celui d'Antonioni, Akerman et les autres, mais chez ces derniers, les longues séquences rigoureuses tenaient davantage de la provocation audacieuse et extrémiste, alors qu'aujourd'hui personne ne prend même la peine de repousser les frontières ou de faire évoluer le médium, se contentant d'évoluer à l'intérieur d'un langage cinématographique reconnu et défini, comme par défaut." Et voilà le cinéma de Godard, décidément incontournable qu'on le veuille ou non, qui ressurgit dans un coin du cerveau...

    Bien sûr, ces auteurs ont l'intelligence de ne pas mettre tout et son contraire dans le même panier et il convient, évidemment, comme le rappelle Vadim Rizov sur son blogue The Independent Eye, de trier le bon grain (Bela Tarr, Carlos Reygadas, Tsai-Ming-Liang...) de l'ivraie. Mais devant cette horde de films de jeunes auteurs croyant développer par leur esthétique de la lenteur une poésie, un discours, une transcendance, mais ne faisant bien souvent résonner que le vide et la vacuité, la question reste absolument entière: le "cinéma d'auteur" est-il devenu un cliché comme les autres ? Peut-être. Probablement. Mais comme le rappelle Rizov avec une grande pertinence: "That's really what James is objecting to:movies that show up expecting to be hailed for their high seriousness without earning it first. And that's fair, because it complies with the golden rule of art: 99% of everything is garbage. The problem isn't the mode, it's the average product. The exceptions are always what matter.". Et pour ces exceptions-là, combien de couleuvres ne serions-nous pas prêts à avaler!


Bon cinéma

Helen Faradji

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.