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Plateau-télé

DU PÈRE À LA MER - par Robert Lévesque

2010-05-27

    Ce Littoral, que je vous encourage à regarder ce samedi 29 mai sur ARTV à 21 heures 30, je l'ai vu au théâtre lors de sa création en 1997, puis je l'ai revu en septembre 2009 au Centre national des arts d'Ottawa dans la version avignonnaise revue et corrigée par Mouawad pour sa trilogie (Le Sang des promesses) qui fit les belles heures du festival de Vilar l'été dernier, et je viens d'en voir la version cinématographique, l'adaptation à l'écran, autrement dit la re-création dans un autre langage, dans un art autre, et, sans jouer les comparaisons, laissez-moi vous dire que cette matière théâtrale est assez parfaitement devenue matière de cinéma.
 
    Je me souviens qu'à La licorne, en 1997, le vieux routier des planches Gilles Pelletier, qui est un grand lecteur, m'avait abordé à la sortie pour me dire combien il trouvait que cette pièce en disait trop, qu'un caractère de discours alourdissait le dialogue, soulignait le message; il avait raison, Pelletier. Cette première mouture scénique portait les signes de l'urgence de dire, mais aussi de l'importance de le redire… Plus resserrée et plus maîtrisée, plus dynamique, plus chorégraphiée, moins verbeuse, la version d'Avignon s'est allégée de ces manies discursives du dramaturge libano-québécois. Et, ma foi, c'est au cinéma que cette histoire exulte le mieux, au cinéma quand le texte n'a pas à tout dire, quand l'image parle toute seule…
 
    Littoral, c'est la quête d'un fils « québécisé » pour retrouver un père qu'il n'a pas vraiment connu et dont il décide de s'occuper du corps (comme Antigone, chez les Grecs anciens) pour aller l'enterrer au plus près de ce que fut sa terre (le Liban). Il n'y arrivera pas tant la guerre a tout chambardé, tout plombé (y compris les caractères). Au hasard de rencontres avec des fils et des filles du pays d'origine, se liant de sensibilité, d'intelligence, de délicatesse (même avec des détrousseurs de cadavres), il finira par former avec eux un cortège au demeurant joyeux (fier) qui confiera le cadavre du père à la mer…, l'immergeant (l'« enmerrant », dit-il) dans la Méditerranée, linceul infini, propriété de personne... Au cinéma, Littoral prend une teinte de soleil et de grand air que le théâtre lui refusait.
 
    Wahab, le fils, sort donc de la chambre vide du père (il ne connaissait pas cette chambre dont on lui a donné la clé, il croyait son père au Brésil, il s'en foutait un peu) après avoir écouté, bouleversé, les cassettes sur lesquelles à chaque année son père lui confiait son histoire – le choix délibéré de sa mère de mourir pour accoucher de lui ! –, mais sans jamais les lui avoir envoyées. Il sort de cette chambre et il se retrouve à la mer, il voit ses parents qui s'aiment, qui se photographient dans une crique. C'est là, le cinéma vous emporte. Les limites du théâtre tombent. On prend le large. Comme Wahab qui, voyageant dès lors avec le cadavre de son père, derrière la tombe charroyée de celui-ci, réussira à trouver le souvenir impossible et essentiel de sa mère…
 
    Aux vertus vivantes du théâtre, Mouawad a su suppléer par les vertus animées du cinéma, et c'est ça qui est remarquable avec Littoral, sa première expérience de passage au septième art (il a confié Incendies, autre opus de la trilogie, à Denis Villeneuve, on verra bientôt…). La réussite n'est pas totale, car un certain nombre de scènes banales (les flics qui lui annoncent la mort de son père, par exemple) sont franchement ratées, platement filmées. L'on se dit que Mouawad a des problèmes avec le banal (ce qui peut être un compliment). Mais il y a dans l'ensemble de ce road movie funéraire, dans son ton inhabituel, dans l'absence des clichés habituels, une force, une simplicité assumée, une signature personnelle.
 
    S'agissant d'un homme de théâtre qui passe derrière la caméra, on pense bien sûr à Guitry, à Cocteau et à Duras qui, prenant ce chemin qui leur était inconnu, ont donné au septième art des œuvres à nulle autre pareilles ; des chefs-d'œuvre si particuliers de ton et de forme. Ce qu'a fait Wouawad avec Littoral n'est pas encore de la même veine, ça ne va pas à la cheville de Duras, mais ce n'est pas non plus le tout-venant du cinéma d'ici, ce n'est pas du Binamé. Au contraire, il y a là un cinéma qui se pointe le nez et qui respire…, un cinéaste qui ouvre les yeux et sait voir les choses au-delà des choses comme le peintre fou de Quai des brumes
 
Robert Lévesque

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